lundi 20 février 2017

Partage de midi

Miroir bronze erotes
Paul Claudel, je l'ai beaucoup lu en prépa. Et puis, je me suis lassée. Aujourd'hui, j'y reviens avec une pièce de théâtre que je n'avais alors pas lue, ce Partage de midi

Le drame commence sur un navire où trois hommes, Mesa, de Ciz et Amalric tournent autour de la même femme, la fascinante Ysé. De Ciz est son époux et père de ses enfants ; Amalric, son ancien amant et Mesa son futur. Ysé, c'est une femme qui trahit, qui ment, une perfide dont on ne sait trop si elle aime ou se laisse aimer. Une femme vénale et vénéneuse, que jamais je n'ai pu apprécier pendant la lecture. Après le huis-clos du paquebot, le second acte est le moment de la trahison au cimetière de Hong-Kong où notre ami Mesa tombe et trébuche tandis que le troisième acte rédempteur s'achève dans une maison coloniale assiégée. 

Écrite en vers libres, d'une beauté un peu superficielle, cette pièce s'attache à des thèmes chers à Claudel comme la passion, Dieu, le péché, l'absolu... C'est très stéréotypé, parfois sans vie. A vrai dire, j'ai trouvé les personnages maladroits, peu humains, trop représentatifs d'autre chose qu'eux-mêmes pour pouvoir croire une seule seconde à la pièce. 

"Il est plus facile, Mesa, de s'offrir que de se donner"

"Ah, je ne suis pas un homme fort ! ah, qui dit que je suis un homme fort ? mais j'étais un homme de désir,
Désespérément vers le bonheur, désespérément vers le bonheur et tendu, et aimant, et profond, et descellé !
Et qui dit que tu es le bonheur ? ah, tu n'es pas le bonheur ! tu es cela qui est à la place du bonheur !
J'ai frémi en te reconnaissant, et toute mon âme a cédé !
Et je suis comme un homme qui s'abat sur le visage, et je t'aime, et je dis que je t'aime, et je n'en puis plus,
Et je t'épouse avec un amour impie et avec une parole condamnée,
O chère chose qui n'est pas le bonheur !"

"C'était un brave soleil.
Il n'y a rien à dire. Il nous a fait bon service.
Et puis il n'y en a pas d'autre. C'est triste
De se quitter, et lui, le voilà comme une grande bête jaune
Qui allonge sa tête sur votre épaule et que l'on caresse doucement de la joue. Adieu mon beau soleil !
Et il est vrai que nous allons mourir, Amari ?"

samedi 18 février 2017

Le Chercheur

Merci à Flammarion pour l'envoi de cet ouvrage.

Je m'attendais à un livre de recherche de sens, de développent personnel voire spirituel. Le côté "Ne renonce jamais à celui que tu es". Il y avait de ça. Beaucoup. Mais finalement assez peu pour partager quelque chose de généralisable ou faire passer un message transférable à son lecteur. Ce livre sert plutôt à raconter une expérience personnelle qui reste assez incommunicable malgré tous les efforts de l'auteur.

Mars Muhl est musicien et chanteur, il a délaissé sa carrière pour se retirer loin du monde et étudier les langues anciennes et les spiritualités (christianisme et bouddhisme notamment). Mais au cœur de son livre, il y a une rencontre (ouf, on était moyennement inspirés par ces études de misanthrope). La rencontre du Voyant, un type avec des super pouvoirs, qui gère les forces et les énergies et te remet le monde en place. Cool, non ? Et notre auteur est son patient puis son élève. L'initiation se fait à Montségur, chez nos amis les Cathares. Une histoire de pureté, comme toujours. Bon, il se passe des trucs pas très clairs. Et ça continue plus tard en Espagne où notre voyant passe la main au narrateur.

L'ouvrage m'est tombé des mains. Je n'ai pas adhéré un instant aux histoires de flux et d'énergies. J'ai aussi trouve l'histoire poussive, floue, bavarde mais à quoi ça rime ce truc ? Et le narrateur très "et moi et moi" sous une pseudo humilité. Et je m'attendais à quelque chose plus proche de l'essai, pas à un roman. Bref, ce n'était pas un livre pour moi !
Gallen Kallela, Ad astram, 1907

mercredi 15 février 2017

La La Land

Nous avions entendu tellement de bien de ce film ! "Léger et profond", "comédie musicale pas gnan gnan", "Tu sors du ciné en ayant envie de danser !"... Bon, le film nous a plu mais nous ne sommes pas non plus en extase.

Le plot ? Elle rêve de devenir actrice. Il rêve de monter son club de jazz. Au milieu des studios hollywoodiens, il y a plus de rêves frustrés que de rêves exaucés... Mais Mia et Seb s'accrochent. Et ne tardent pas à se rencontrer, se poussant mutuellement à poursuivre leurs rêves. Et pourtant, la vie (et l'absence de communication) les rattrape. Mais bon, si c'est pour vivre leur rêve, ça vaut bien quelques sacrifices !

Si le film débute sur les chapeaux de roues avec une choré au top et une bonne humeur décoiffante, on regrette que l'aspect comédie musicale demeure ensuite plus anecdotique. Un petit air, quelques pas de danse et c'est plié. C'est en effet l'histoire d'amour qui prend le pas avec ses réflexions sur le sens de la vie, l'amour ou mon rêve, s'adapter ou renoncer, blablabla. Avec des acteurs peu convaincants, il faut bien l'avouer. Certes, c'est coloré, rétro et très bien filmé mais le scénario et le jeu des acteurs ne semble pas à la hauteur. On est loin de la vitalité des musical américains !

D.R.

lundi 13 février 2017

Les fleurs bleues

Si vous cherchez un classique qui joue sur les mots, qui délire et se moque, ce Raymond Queneau est pour vous ! 

Dès que le duc d'Auge dort, il rêve de Cidrolin. Dès que Cidrolin s'endort, il rêve du duc d'Auge. Qui rêve et qui vit ? Dès que l'un s'assoupit, on retrouve le quotidien de l'autre. Le duc d'Auge, père de triplettes, bon vivant, entouré de Sthène, son cheval parlant, et d'Onésiphore Biroton, son abbé, questionne. Que sont ces houatures, ces campignes et ces tévé dont-il rêve ? Partageant la passion de Cidrolin pour l'essence de fenouil, notre duc avance allégrement du règne de Louis IX à celui de Charles VII à la Révolution. Sans morale, esprit libre et autoritaire, il ne fait pas bon croiser son chemin. Quant à Cidrolin, il vit sur sa péniche, l'Arche. Il y reçoit parfois ses triplettes et ses gendres. Il n'aime pas les conversations qui tournent en rond. Et il repeint sans cesse son portillon, couvert de graffitis. 

Autant que l'histoire délirante, c'est la langue qui fait tout le charme de ce livre. Les néologismes foisonnent, l'orthographe s'en donne à cœur joie, l'humour et le surréalisme des dialogues ne peuvent que séduire et amuser le lecteur attentif ! 

vendredi 10 février 2017

Le Musée du Dr. Moses

C'est un recueil de nouvelles. Et celle du titre est la dernière. Je ne pense pas qu'il s'agisse de la pire, de la plus effrayante ou malsaine. Mais Joyce Carol Oates nous offre dans cet ouvrage une bonne dose de rencontres bizarres, d'histoires de mystère et de suspense.

Salut ! Comment va ! 

Vaut-il mieux saluer ceux que l'on croise pendant son jogging ou les ignorer ? A vous de voir.

Surveillance antisuicide.

Seth est en prison. Sa compagne et son fils ont disparu. Son père tente de découvrir la vérité, de mettre son fils en confiance. L'histoire qu'il écoute fait froid dans le dos !

L'homme qui a combattu Roland LaStarza. 

Une nouvelle un peu plus longue sur l'univers de la boxe, après la guerre du Vietnam.

Gage d'amour, canicule de juillet. 

Elle a osé le quitter. Lui, le génie de la philo de l'esprit. Elle revient chercher ses affaires, sans imaginer la surprise que lui réserve son mari.

Mauvaises Habitudes. 

Ils sont enlevés de l'école sans préavis. Ils fuient avec leur oncle et leur tante. Puis leur mère. Ils ne reverront plus leur père, ils ne sauront pas pourquoi, enfermés sans des maisons aux volets tirés. Puis il découvriront les raisons dans la presse. Leur père est maintenant Mauvaises Habitudes. Et eux-mêmes développent ces mauvaises habitudes.

Fauve. 

Derek est un enfant charmant, aimant, la fierté de sa maman. Jusqu'à ce qu'il survive à une noyade plus ou moins accidentelle. A partir de là, il n'est plus jamais le même.

Le chasseur. 

Un homme qui passe de femme en femme. Sorti récemment de prison.

Les jumeaux : un mystère. 

Le Dr. A a eu des jumeaux B. et C. Il les observe comme des cobayes. Jusqu'au drame ?

Dépouillement. 

Douche d'un criminel.

Provins muséeLa Musée du Dr Moses. 

La mère d'Ellen vient d'épouser en secondes noces le Dr. Moses. La jeune femme, pourtant en froid avec sa mère, ne peut s’empêcher de croire que celle-ci est en danger. Elle vient leur rendre une visite et découvre l'étonnant musée de sciences médicales du Dr.

Bien entendu, tout est très bien mené, certaines nouvelles se terminent sur des doutes, des incertitudes tandis que d'autres sur la simple et nue horreur. Pour explorer la noirceur de l'âme humaine ou jouer à se faire peur.

mercredi 8 février 2017

Peter Pan

Voici un classique de la littérature enfantine auquel je ne m'étais pas encore frottée. Mais cela faisait pourtant un bout de temps que ce roman de James Matthew Barrie trainait sur ma liseuse. J'avais voulu l'ouvrir l'an dernier pour le mois anglais avant de réaliser que James était écossais ! 
Peter Pan Rackham

L'histoire, j'imagine que beaucoup la connaissent. 
Une nuit, Peter perd son ombre. Et la jeune Wendy la lui recoud. Séduit par ses histoires, il l'invite dans son pays, Neverland avec ses deux frères, John et Michel. Bien entendu, cette fugue n'aurait pas eu lieu si Nana, la chienne et nurse des enfants, n'avait pas été attachée loin de ses protégés. La fratrie découvre donc ce pays imaginaire où se suivent sans discontinuer, dans une ronde éternelle, enfants perdus, pirates, peaux-rouges et bêtes sauvages, dont le fameux crocodile qui a dévoré la main du capitaine Hook... et un réveil. Course sans fin sur une île figée dans le temps. Nos trois londoniens s'intègrent facilement à la bande de Peter, en viennent à oublier leurs parents. Seule Wendy veille, tout en commençant à oublier également, à en maintenir le souvenir. Bien sûr, ils vivent de belles et dangereuses aventures, avec des sirènes, des peaux-rouges et des pirates. Wendy, leur petite maman, est certainement celle qui dérègle ou règle le rythme de la bande. Et Peter reste leur chef à tous, le fascinant enfant qui refuse de grandir, de se compromettre, qui ne vit que pour ses plaisirs, ses jeux, pour lui.

Au delà du conte et des aventures, l'adulte y trouvera une réflexion sur le temps et sur l'enfance subtile et à différents niveaux.


lundi 6 février 2017

Méditations quotidiennes du pape François

Croix procession, Abyssinie, fin 14es, bze et dorure, Florence Bargello
Sous-titré les Fioretti du pape, cet ouvrage rassemble des extraits des homélies du pape en 2013 à la chapelle de la Maison Sainte-Marthe. Elles ont été rassemblées par l'Osservatore Romano. Selon les jours, c'est plus ou moins long, ça cause des lectures ou de l'événement du moment. Ce sont des homélies qui remuent les puces, qui appellent à la conversion, à ne pas être des chrétiens tièdes. Cela n'est toutefois pas dingue tous les jours. Il y a des jours plus ou moins inspirants. Et c'est agaçant qu'il n'y ait pas de façon systématique les lectures du jour en question mais qu'elles soient évoquées au hasard du texte...

Bref, j'en ai gardé quelques extraits et le message général mais je ne sors pas complétement emballée. Rien à voir avec quelque chose de construit comme Laudato Si'.
"Pour le chrétien "progresser" signifie "s'abaisser""
"Obéir vient du latin, et signifie écouter, entendre l'autre. Obéir à Dieu signifie écouter Dieu, avoir le coeur ouvert pour aller sur la voie que Dieu nous indique. L'obéissance à Dieu signifie écouter Dieu. Et cela nous rend libres."
"Le don le plus beau que Dieu a donné à l'homme : la capacité de créer, de travailler, d'en faire sa dignité"
"La mémoire qui vient du coeur est une grâce de l'Esprit saint"
"Vivre sa vie comme un don, un don à donner. Non pas un trésor à conserver"
"Par son témoignage de vérité, le chrétien doit géner nos structures confortables, même s'il doit récolter des problèmes, parce qu'animé par une saine folie spirituelle pour toutes les périphéries existentielles"
"Découvrir le commandement que nous recevons tous : fais le bien, ne fais pas le mal, et travailler sur cette manière de nous rencontrer en faisant le bien. Une route que chacun peut parcourir"
"L'originalité chrétienne n'est pas l'uniformité. Elle prend chacun comme il est, avec sa personnalité, avec ses caractéristiques, avec sa culture, et le laisse tel qu'elle l'a trouvé, parce qu'il est une richesse ; mais elle lui donne quelque chose de plus, elle lui donne de la saveur"
"Pensez à Mère Teresa qui a fait tant de belles choses pour les autres. L'esprit du monde ne dit jamais que la bienheureuse Teresa, tous les jours, pendant de nombreuses heures, était en adoration ; jamais. Il réduit l'activité chrétienne à faire le bien social. Comme si l'existence chrétienne était un vernis, une patine de christianisme. Mais l'annonce de Jésus n'est pas une patine, elle pénètre dans les os, elle va droit au coeur ; elle va à l'intérieur et nous transforme. Et cela, l'esprit du monde ne le tolère pas ; il ne le tolère pas et c'est pourquoi les persécutions ont lieu"
"Dans l'histoire aussi, nous avons vu que, très souvent, les problèmes locaux, les problèmes économiques, les crises économiques, dans le monde entier, les grands de la terre veulent les résoudre avec une guerre. Pour quelle raison ? Parce que pour eux l'argent est plus important que les personnes ; et la guerre c'est cela : c'est un acte de foi en l'argent ; de foi dans les idoles, dans les idoles de la haine ; dans l'idole qui te conduit à tuer ton frère ; qui te conduit à tuer l'amour"
"Dieu nous connait ainsi : il ne nous connait pas en groupe, mais un par un. Car l'amour n'est pas un amour abstrait, ou général pour tous ; c'est un amour pour chacun. Et Dieu nous aime ainsi"
"Je n'ai jamais vu un camion de déménagement derrière un enterrement [...] Tu peux emporter ce que tu as donné, uniquement cela. Mais ce que tu as économisé pour toi ne peut pas être emporté. Ce sont des choses qui peuvent être dérobées par des voleurs, ou bien des choses qui s'abiment, ou bien des choses qui seront prises par les héritiers. Alors que ce trésor que nous avons donné aux autres aux cours de notre vie, nous l'emporterons avec nous après la mort et celui-ci sera notre mérite ; ou mieux, le mérite de Jésus-Christ en nous"
"La vie chrétienne, par conséquent, consiste toujours à suivre le Seigneur. Mais pour le suivre, il faut d'abord écouter ce qu'il dit, puis il faut laisser ce qu'à ce moment là on doit laisser et le suivre. Enfin, il y a la mission que Jésus nous confie. En effet il ne dit jamais : "Suis-moi !" sans ensuite préciser la mission. Il dit toujours : "Laisse cela et suis-moi pour cette raison". Donc, si nous allons sur le chemin de Jésus, c'est pour quelque chose. C'est cela la mission"
"Suis-je un chrétien de la culture du bien-être ou suis-je un chrétien qui accompagne le Seigneur jusqu'à la croix ? Pour comprendre si nous sommes ceux qui accompagnent Jésus jusqu'à la croix, le juste signal est la capacité de supporter les humiliations"
"Un peuple qui ne prend pas soin de ses personnes âgées et de ses enfants n'a pas d'avenir, parce qu'il n'aura pas de mémoire et il n'aura pas de promesse. Les personnes âgées et les enfants sont l'avenir d'un peuple"

jeudi 2 février 2017

Les cercueils de zinc

Depuis que j'ai découvert Svetlana Alexievitch, je n'ai eu de cesse que de lire d'autres de ses textes. Mais vous connaissez la faiblesse du lecteur compulsif : déjà trop de livres attendent, le nouvel auteur et ses livres s'ajoutent à la file... Bref, la salle d'attente est bondée, quelle que soit l'heure ! Et chaque livre de patienter.
Gerhard Richter, Crâne, 1983

Les Cercueils de zinc, c'est de la littérature documentaire, comme La fin de l'homme rouge. L'auteur y rassemble et y ordonne des témoignages. Le sujet en est la guerre en Afghanistan. Les Russes en Afghanistan, ça ne vous parle pas trop ? C'est une guerre des années 80. En gros, l'élection d'un régime communiste à Kaboul suscite des grosses tensions en Afghanistan et les Russes débarquent en sauveurs du communisme, contre les islamistes réticents. Et ça ne se passe pas très bien.

Svetlana va interroger des soldats, des infirmières, des administratifs, tous ceux qui sont allés à la guerre. Mais aussi des mères et des épouses restées à attendre. Et qui n'ont parfois pu serrer dans leurs bras qu'un cercueil plombé, un cercueil de zinc, sans jamais revoir le visage aimé. Plus que celle de la guerre, c'est encore l'histoire d'une désillusion. Car de retour d'Afghanistan, les soldats sont ignorés, méprisés d'avoir participé à une sale guerre. S'ils ont conté sans tabous les horreurs de l'Afghanistan, des mines, de la tuerie au quotidien, certains se retournent contre l'auteur à la publication du livre. Il existe donc, outre les témoignages, les éléments du procès de Svetlana Alexievitch.

Un livre très fort, où les voix meurtries des hommes pleurent la fin de l'URSS, pleurent leurs amis disparus, pleurent leur humanité en miettes. 

Comme souvent maintenant, j'ai retenu quelques passages pour vous :
 "On court, on guette sa cible... Devant soi... Avec sa vision périphérique... Je n'a pas compté tous ceux que j'ai tués... Mais je courais... Je cherchais ma cible... Ici... Là-bas... Une cible vivante et mobile... Moi aussi j'étais une cible... Un objectif... Non, on ne revient pas d'une guerre en héros... On ne peut pas devenir un héros là-bas..."
"A l'école, c'est la classe qui décidait, à l'institut c'était le groupe d'étudiants, à l'usine c'était le collectif de travail. Partout on décidait pour moi. On m'a appris qu'un homme seul ne peut rien"
"Les médecins m'ont dit que la mémoire pourrait me revenir... Alors j'aurais deux vies... Celle qu'on m'a racontée... Et celle que j'ai vécue..."
"On a ramené plus de cercueils que de magnétophones d'Afghanistan. Mais ça, on l'a oublié..."
"Je me suis mise à craindre le temps, parce qu'il me prenait ma fille, parce qu'il effaçait le souvenir qu'on avait d'elle... Certains détails disparaissent... Ses paroles, ses sourires..."
"Que dois-je préserver maintenant ? Mon droit d'écrivain à voir le monde comme je le vois. Mon droit de dire que je hais la guerre. Ou alors devrais-je démontrer qu'il y a vérité et vraisemblance, qu'un document dans l'art, ça n'est pas une fiche d'état civil, une photocopie ? Les livres que j'écris sont à la fois des documents et l'image que j'ai de mon époque. Je rassemble des détails, des sentiments que je puise dans une vie humaine, mais aussi dans l'air du temps, dans ses voix, dans son espace. Je n'invente pas, je n'extrapole pas, j'organise la matière que me fournit la réalité. Mes livres ce sont les gens qui me parlent et c'est moi avec ma façon de voir le monde, de sentir les choses. J'écris, je note l'histoire contemporaine au quotidien. Des paroles vivantes, des vies. Avant de devenir de l'histoire, elles sont encore la douleur, le cri de quelqu'un, un sacrifice ou un crime. Mille fois je me suis posé la question : comment traverser le mal sans ajouter au mal dans le monde, surtout aujourd'hui quand il prend des dimensions cosmiques ? A chaque nouveau livre, je m'interroge. C'est mon fardeau. C'est mon destin. Le métier d'écrire, c'est une profession et c'est un destin ; dans notre malheureux pays, c'est davantage un destin qu'une profession. Pourquoi le tribunal a-t-il rejeté par deux reprises la demande d'expertise littéraire ? Parce qu'il serait devenu évident qu'il n'y a pas matière à procès. On juge un livre en pensant que puisqu'il s'agit de littérature documentaire, on peut le réécrire, le remanier pour satisfaire aux exigences du moment. Mais si les œuvres documentaires étaient régentées par des censeurs, elles ne seraient plus que le reflet de luttes partisanes et de préjugés au lieu d'être de l'histoire vivante ! Sans tenir compte des lois de la littérature, des lois du genre, on sévit politiquement de la façon la plus primaire, la plus mesquine. En écoutant la salle, je me suis souvent dit : qui donc aujourd'hui peut se résoudre à descendre la foule dans la la rue, une foule qui ne croit plus en personne, que ce soient prêtres, écrivains ou hommes politiques? Elle ne veut que répression et violence... Elle ne se soumet qu'aux hommes en armes... Ceux qui se servent d'un stylo l'irritent plus que les porteurs de kalachnikov. On m'a donné ici des leçons sur la façon d'écrire. La foule chez nous est toute-puissante..."

mardi 31 janvier 2017

Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

Christiane Singer fait partie des auteurs que j'aime. Dans ses textes, je découvre toujours de jolies choses à laisser mûrir, à intérioriser pour les faire grandir en moi. Je ne suis pas toujours en phase avec ce que je lis, notamment la face invisible du monde, mais cela m'aide à m'interroger. Bref, sans surprise, j'ai beaucoup aimé ce recueil de textes qui invitent à se retrouver, à retrouver le sens dans nos vies trépidantes. Attention, ça peut ne pas plaire à tout le monde.

Voici les textes repris dans l'ouvrage:

Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

Les sens nous livrent le sens

La traversée de la nuit

Le sens de la vie

Les corps conducteurs

Parle-moi d'amour... 

Histoires d'enfants

La mémoire vive

Utopie

Le massacre des innocents

La leçon de violon

Les deux soeurs

Les saisons du corps

Un autre monde est possible

Ils parlent d'eux-mêmes, n'est-ce pas ? Oui, il est question de spiritualité, de vie belle et bonne, d'engagement dans la société mais aussi de lettres, de surgissement de la vie et d'art. Plus que de résumer chaque intervention, il me paraît plus nourrissant de vous livrer des extraits.

"A la longue, il ne vaut jamais la peine d'avoir été cynique, revanchard, gagnant, compétitif, "the best" ! La seule chose à la longue qui vaille le jeu et la chandelle est d'avoir aimé"
"Le ciel c'est de pressentir que tout ce que je ne mettrai pas au monde de gratitude et de célébration n'y sera pas"
Friedrich, Paysage avec église, musée de Dortmund
"Plus je m'interroge et plus je vois qu'il y a dans notre modernité quelque chose comme un découragement immense. Le monde est devenu trop grand. Tant que je suis dans une enclave - un espace délimité - je peux en porter la responsabilité. Une famille. Un lieu de travail. Un groupe. Dans cet espace, je peux me mettre au service, m'engager tout naturellement".
"Dans les affaires du cœur et de l'esprit, on s'adresse à la personne qu'on a devant soi et, par ricochet, c'est un autre qui reçoit le message en plein cœur ; c'est ce qui importe"
"La littérature, c'est prendre sa vie au sérieux - passionnément au sérieux"
"Tout sur terre nous interpelle, nous hèle, mais si finement que nous passons mille fois sans rien voir. Nous marchons sur des joyaux sans les remarquer"
 "Là où tu es, dans la présence aiguë, je suis aussi. Être là ! Le secret. Il n'y a rien d'autre. Il n'est d'autre chemin pour sortir des léthargies nauséabondes, des demi-sommeils, des commentaires sans fin, que de naître enfin à ce qui est"
"Parler de sens pour dire qu'on la perdu est aussi bizarre que de prétendre n'avoir plus de temps. Le sens est comme le temps, il en vient à chaque instant du nouveau. Il est là en abondance, il afflue"
 "La vie ne tolère à la longue que l'impromptu, la réactualisation permanente, le renouvellement quotidien des alliances. Elle élimine tout ce qui tend à mettre en conserve, à sauvegarder, à maintenir intact, à visser au mur"
"Il ne s'agit pas pour autant de laisser l'amertume tirer sa conclusion, de renoncer à tout idéal ! Ce qui importe c'est de remettre chaque jour cet idéal à l'épreuve de la vie, d'oser une réponse unique (surgie du riche humus de l'expérience amoncelée) à une situation unique. C'est à cette haute discipline à laquelle nous sommes invités chaque jour de neuf"
 "La vie nous casse nos idéologies au fur et à mesure de notre avancée, les bonnes comme les mauvaises. La vie n'a pas de sens, ni sens interdit, ni sens obligatoire. Et si elle n'a pas de sens, c'est qu'elle va dans tous les sens et déborde de sens, inonde tout. Elle fait mal aussi longtemps qu'on veut lui imposer un sens, la tordre dans une direction ou dans une autre. Si elle n'a pas de sens, c'est qu'elle est le sens"
 "La plus grande part de notre énergie, nous l'utilisons pour oublier ce que nous savons"
"C'est l'intensité qui manque le plus à l'homme d'aujourd'hui. Où est en nous le désir, l'ardeur ? Où est cet amour qui tient éveillé ?"
"Les dieux de cendre et de sang, de mort et de fers croisés, les dieux de la compétition, de la rivalité, de la domination et de la guerre, qui peut nous obliger à les honorer ? Partout où des mains se joignent et se rejoignent continue la plus vieille histoire de la nature et de l'humanité, la sage de la solidarité. De nouvelles mailles se nouent au filet qui nous retient de tomber dans l'abîme de l'inhumanité".
"Tu tires un fil et tu ne sais jamais ce que tu vas ramener à l'autre bout. Tu mords dans une madeleine et tout Combray vient avec. Tu souris à un enfant et c'est le ciel qui s'ouvre".
"L'important n'est pas que je porte le flambeau jusqu'au bout mais que je ne le laisse pas s'éteindre"
 "Devant toute souffrance, toute violence, toute dégradation monte la question harcelante : qu'y a-t-il en moi qui souffre, qui mord, qui frappe, qui tue, qui dégrade ? Quelle part en moi acquiesce à l'humiliation, à la mort d'autres humains ?"
 "Refuser de mûrir, refuser de vieillir, c'est refuser de s'humaniser. L'humanisation passe par le relâchement du masque, par son amollissement. Refuser de mûrir, c'est en somme refuser de devenir humain [...] Retenir le flux de l'existence, c'est oublier que la vie est l'art de la métamorphose"
"C'est le moment de construire le monde. Nous avons alors chacun la responsabilité d'une parcelle de l'univers (école, bureau, hôpital, maison où nous travaillons, où nous vivons). Nous sommes responsables de ce lieu où le destin nous place"
"L'important est de tenter, toujours de tenter, sans souci de réussite, de mettre un instant au monde ce qui n'y était pas. En catimini. Soli deo gloria !"
 "Ce qui fait la royauté de notre aventure, c'est l'élan qui nous habite, le désir qui nous porte et nous brûle. N'espérons pas réussir pour de bon !"

mercredi 25 janvier 2017

Entrez en matière(s) de Patrick Roger

Je crois que c'est la première fois que j'entre chez Christie's depuis mes études. Quand une amie m'a parlé de l'expo des œuvres du chocolatier, je n'ai pas hésité bien longtemps. Depuis quelques années, ses animaux étonnants et réalistes peuplent les vitrines de ses boutiques parisiennes et intriguent le passant. J'ai souvenir de pingouins ou de fauves devant lesquels des enfants s'arrêtent, hypnotisés, bientôt accompagnés par leurs parents tout aussi fascinés. 

J'ignorais cependant que d'autres matières que le chocolat avaient droit de cité chez Patrick Roger. Et que d'autres sujets que les animaux pouvaient l'inspirer. Nous accueille une scène mouvementée d'hippopotames à l'aube d'un combat, aux jeux de polis divers. Puis un banc de raies enchevétrées, qui volent plus qu'elles ne nagent à travers la pièce. La salle suivante nous étonne par ses inspirations diverses, des silhouettes à la Giacometti, des formes surréalistes, un porteur de cacao très réaliste, des rondes-bosses comme des reliefs, des jeux de matière. C'est une ode à la diversité, aux influences. On découvre même des portraits croqués à la mine et en mots. Puis l'on poursuit le parcours avec des silhouettes proches d'insectes, de sauterelles géantes, un Gérard Depardieu linéaire, comme un clin d'oeil en creux au Balzac de Rodin. Enfin, quelques suspensions et deux fauteuils éléphants closent la pérégrination. D'autres oeuvres dans le hall et l'escalier. 

Patrick Roger a pris possession de Christie's. Ce n'est plus seulement le sculpteur animalier, un Barye de notre temps, c'est aussi une synthèse des influences contemporaines, avec des finitions à la Jeff Koons comme des rugosités rodiniennes. Une façon de pérenniser des créations chocolatées !

D.R.

samedi 21 janvier 2017

Ballerina

C'est certainement une de vos dernières chances pour voir ce film sur grand écran. Dépêchez-vous car il vaut le détour !

Félicie et Victor sont orphelins et font les 400 coups dans leur orphelinat breton. Ils rêvent de le fuir pour aller réaliser leurs rêves... à Paris. Victor veut être inventeur et Félicie danseuse. 
Vous avez lu le titre ? Bon, on va bien sûr plus voir Félicie que Victor. 
Je passe sur les péripéties qui font entrer Félicie à l'école de ballet de l'opéra, sachez simplement qu'elle rencontre les bonnes personnes et qu'elle est prête à tout donner pour danser. 

© 2016 MITICO – GAUMONT – M6 FILMS – PCF BALLERINA LE FILM INC

Belle histoire de rêve ou de vocation, Ballerina s'attache à montrer la persévérance de Félicie à travers un charmant film d'apprentissage dans le Paris de la Belle Epoque. C'est très égoïste d'ailleurs quand on y pense ! Seule compte la réussite de l'héroïne, pas de dessein collectif... 

On notera la beauté des décors, l'humour et la légèreté des personnages, le scénario bien bordé qui en font un film d'animation (franco-canadien!) de très bonne qualité. Et puis, on vous laisse pas mal de questions sur l'histoire de Félicie, sur son avenir, sur ce qui a généré la haine de la mère de Camille... Tout n'est pas résolu et c'est tant mieux ! Bref, allez faire un petite pirouette par le cinéma le plus proche !

vendredi 13 janvier 2017

Essais I

Voilà des années que je voulais lire Montaigne autrement qu'un petit extrait par-ci, par-là. Je ne suis pas sûre que lire dans l'ordre et d'affilée les trois tomes ait une utilité. Je ne sais pas par exemple s'il y a une temporalité qui fait revenir l'auteur sur ce qu'il a pu dire. Mais j'avais envie d'avoir une vision plus complète, moins fragmentaire de cette oeuvre. 

Ribera, Democrite

Chaque chapitre traite d'un sujet souvent intemporel et universel, qu'il s'agisse de l'homme et de ses traits de caractères ou de ses actes. Émaillant de citations et de références diverses ses réflexions, il offre un panorama historique très riche sur la vision de tel ou tel vice ou vertu à travers les âges. La morale antique y a donc une large place et l'on côtoie sans s'étonner Plutarque, Sénèque, Platon et quelques autres. On sent bien qu'on est à ce moment de l'histoire où l'on redécouvre et l'on traduit tous ces classiques car ils peuplent véritablement Les Essais de citations parfois tellement nombreuses qu'on ne sait plus bien si Montaigne est toujours là. Et s'il se la joue pas un peu trop érudit ! De la lecture des anciens découlent des préceptes pour mener une vie bonne. 
Mais bon, on distingue tout de même une pensée personnelle, un cas intime, celui de l'homme Montaigne, qui s'examine et espère, via cette introspection, tendre à l'universel. S'il se perd pas mal dans les citations et les digressions, il semble malgré tout retomber chaque fois sur ses pattes et conclure son chapitre de façon cohérente. Mais il est vrai qu'on le sent parfois près de la contradiction à force de vouloir présenter tout ce qui lui tombe sous la main sur un thème. Ah, et bien sur, le titre chapitre reflète plus ou moins son contenu... 

Malgré mes quelques réserves et des sujets parfois un peu loin de nous, l'ensemble est aujourd'hui encore très parlant. Je vous propose de le vérifier à travers de ces quelques citations... 

"Il n'y a rien en bon escient en notre puissance que la volonté : en celle là se fondent par nécessité et s’établissent toutes les règles du devoir de l'homme" 
"L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd : car comme on dit, c'est n'être d'aucun lieu que d'être partout" 
"Voilà pourquoi se doivent à ce dernier trait toucher et éprouver toutes les autres actions de notre vie. C'est le maître jour, c'est le jour juge de tous les autres : c'est le jour, dit un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l'essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours partent de la bouche, ou du coeur" Cicéron dit que philosopher ce n'est autre chose que s'apreter à la mort. C'est d'autant que l'étude et la contemplation retirent aucunement notre âme hors de nous, et l'embesognent à part du corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort: ou bien c'est que toute la sagesse et discours du monde se résoud enfin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vrai, ou la raison se moque, ou elle doit viser qu'à notre consentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est notre but, quoi qu'elles en prennent divers moyens" 
"Quoi qu'ils en disent, en la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté" 
"Les principaux bienfaits de la vertu, c'est le mépris de la mort, moyen qui fournit notre vie d'une molle tranquillité, et nous donne le gout pur et amiable: sans qui toute autre volupté est éteinte" 
"Et pour commencer à lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons voie toute contraire à la commune. Ôtons lui l’étrangeté, pratiquons le, accoutumons le, n'ayons rien si souvent en la tête que la mort". 
"Il est incertain où la mort nous attende, attendons la partout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, à désappris à servir. Il n'y a rien de mal en la vie, pour celui qui a bien compris, que la privation de la vie n'est pas mal. Le savoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte" 
"L'utilité du vivre n'est pas en l'espace : elle est en l'usage" 
"Car c'est en vérité une violente et traîtresse maîtresse d'école, que la coutume. Elle établit en nous, peu à peu, à la dérobée, le pied de son autorité : mais par ce doux et humble commencement, l'ayant rassis et planté avec l'aide du temps, elle nous découvre tantôt un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'avons plus la liberté de hausser seulement les yeux" 
"Ce qui est hors des gonds de la coutume, on le croit hors des gonds de la raison" 
"Plutarque loue Philopomene, qu'étant né pour commander, il savait non seulement commander selon les lois, mais aux lois même quand la nécessité publique le requerait" 
"Notre âme s'élargit d'autant plus qu'elle se remplit" 
"Je m'en vais ecornifflant par-ci, par là, des livres, les sentences qui me plaisent ; non pour les garder (car je n'ai point de gardoire) mais pour les transporter en celui-là ; où à vrai dire, elles ne sont non plus miennes, qu'en leur première place" 
 "A quoi faire la science, si l'entendement n'y est?" 
"Il ne faut pas attacher le savoir à l’âme, il l'y faut incorporer : il ne faut pas l'arrouser, il l'en faut teindre ; et s'il ne la change, et améliore son état imparfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là" 
"Autant que l'âme est plus vide, et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion" 
"En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, qu'elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes" 
"Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible : chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs" 
"Nulle qualité nous embrasse purement et universellement" 
"L'homme d'entendement n'a rien perdu, s'il a soi-même" 
"Les hommes (dit une sentence grecque ancienne) sont tourmentés par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mêmes" 
"C'est plutôt l'impatience de l'imagination de la mort, qui nous rend impatients de la douleur" 
"Pourquoi de même n'estimons nous un homme par ce qui est sien ? Il a un grand train, un beau palais, tant de crédit, tant de rente : tout cela est autour de lui, non en lui" 
"Il n'est rien si empêchant, si dégoûté que l'abondance" 
"Le vrai moyen, ce serait d'engendrer aux hommes le mépris de l'or et de la soie, comme de choses vaines et inutiles" 
"N'est-ce pas un singulier témoignage d'imperfection, r'assoir notre contentement en aucune chose, et que par désir même et imagination il soit hors de notre puissance de choisir ce qu'il nous faut" 
"Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition"

mardi 10 janvier 2017

L'immoraliste

Schad, portrait du comte Saint-Genois d'AnneaucourtImpossible de savoir si j'avais déjà lu ou non ce titre d'André Gide. Après avoir refermé ce livre, je peux vous dire que c'est une relecture. 

Michel a appelé urgemment ses amis à le rejoindre pour se confesser auprès d'eux. Peut-être pourront-ils aussi l'aider à changer de vie. 

Après son mariage, Michel est parti en Tunisie avec son épouse, Marceline. Atteint de la tuberculose, il passe à côté de la mort. Sa femme le soigne tendrement mais ce sont les enfants qui viennent en visite qui lui redonnent goût à la vie. Il décide donc de se battre pour survivre. Suite à cette maladie, ses anciens plaisirs le laissent froid : lire, étudier, écrire ne sont rien à côté des plaisirs des sens (attention, on parle simplement de se promener, de sentir l'air doux et d'admirer les beautés de la Tunisie). Le voyage se poursuit autour de la Méditerranée mais une chaire au Collège de France est proposée à Michel qui rentre alors au pays. Bien entendu, il sent que ses élèves et collègues ne le comprennent pas, qu'il se sent mieux dans sa ferme normande que dans les salons parisiens. Et la gentille Marceline dépérit. Michel rencontre alors Ménalque qui va encore plus loin dans la nouvelle manière de vivre et de penser de Michel :
"J'ai horreur du repos ; la possession y encourage et dans la sécurité l'on s'endort ; j'aime donc assez vivre pour prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses mêmes, ce sentiment d'état précaire par quoi j'exaspère, ou du moins j'exalte ma vie"
Ce roman de Gide ne serait aujourd'hui certainement pas aussi critiqué qu'à sa publication. La vie que mène Michel, portée par son égoïsme et sa sensibilité voire sa sensualité, n'est pas très étonnante pour nous. Sa recherche d'une philosophie qui lui corresponde et d'une liberté intérieure n'est pas non plus dépaysante. Ni même sa plume, finalement classique et froide, clinique. Certes, il est d'une grande finesse et parfois d'une belle ambiguïté. Mais assez loin finalement des emballements des sens dont il voudrait nous parler ! 


lundi 9 janvier 2017

Sites éternels. De Bâmiyân à Palmyre

Une expo gratuite au Grand Palais sur des sites archéologiques inaccessibles, il faut avouer que c'est tentant. A vrai dire, c'est à peu près tout ce que je savais avant d'entrer dans l'expo. Ah, et qu'il y avait pas mal de numérique. 
A vrai dire, il y a essentiellement des images de quatre sites archéologiques ou historiques dans cette mini expo. Et je comprends mieux pourquoi l'on m'avait parlé d'immersion. Après une courte introduction de Jean-Luc Martinez sur le rôle politique de cette expo dans un contexte de démolition volontaire du patrimoine et la vidéo de la destruction des Bouddhas de Bâmiyân, nous entrons dans une grande salle dont les quatre murs font office d'écrans. On est plongé directement dans le site de Palmyre, dans les gravures anciennes de Khorsabad, entre les habitants du Krak des Chevaliers et dans la grande mosquée de Damas. A savoir que des images anciennes des sites, des vues contemporaines et des détails d'objets nous entourent. Esthétiquement, c'est très réussi. 
Au milieu de la salle, quatre objets dans leurs vitrines rattachent ces images aux collections du Louvre. 
La dernière salle propose d'aller plus loin à travers des images numérisées, des livres, des peintures ou des gravures. Attention, on n'entre pas pour autant dans le détail des lieux et des œuvres, il s'agit plus d'une promenade, d'une évocation que d'une description scientifique. Il est également possible de s'informer sur la provenance des images contemporaines et de tenter des reconstitutions virtuelles, à travers les outils d'Iconem. 

Exposition très politique et de sensibilisation, à la fois à la beauté du patrimoine et à sa fragilité en temps de guerre, cette petite déambulation immersive atteint ses buts. Elle touche la sensibilité (en tous cas, la mienne et celle de ceux qui m'accompagnaient) et confirme au visiteur l'irremplaçabilité de ce patrimoine en péril. Bien sûr, elle a un goût de trop peu et j'aurais aimé déambuler dans d'autres lieux (même si je ne leur souhaite pas d'entrer sur la liste du patrimoine en danger). Et j'apprécie que la promenade se poursuive et s'enrichisse en ligne avec de vraies infos complémentaires. Mais je me questionne sur la disparition des objets dans l'exposition et sur leur rôle presque secondaire...

mercredi 4 janvier 2017

Otages intimes

Premier billet de l'année qui me permet de vous souhaiter le meilleur pour 2017 ! 

Première rencontre avec Jeanne Benameur... et certainement pas la dernière. Merci Noukette d'avoir tant parlé de cette auteur et de m'avoir donné envie de découvrir ses œuvres.

Etienne est photographe de guerre. Il a été pris en otage et l'on vient de le libérer. "Je rentre", tout son être tient dans cette phrase. Etienne n'en sort pas. Pour ne pas être déçu. Car tout peut encore changer.

Avec sa libération, d'autres forces se mettent en branle. Irène, sa mère, qui va le recueillir. Enzo, son ami, qui se prépare à l'accompagner. Emma, l'amante, qui ne sait pas bien où est sa place. Jofranka, l'amie, qui fait témoigner les femmes à La Haye. De chacun d'entre eux, nous allons découvrir une part intime, secrète. Une vulnérabilité qui les rend uniques et humains. Mais c'est Etienne que l'on suit, la recherche de son humanité, sa recherche d'une place dans le monde... sa rage aussi. Comment réapprendre à vivre ? Comment se reconstruire ?

Malgré une écriture parfois rapide, condensée, aux phrases courtes, c'est un roman que j'ai lu lentement. Il fallait du temps avec Etienne, avec les différents personnages pour les accompagner dans leur quête de soi. Du temps pour saisir la petite musique du roman, jouée par nos héros. Un temps qui semble parfois un peu long, mais toujours trop court pour percer la part d'otage de chacun.

Moore, warrior with a shield, 1952