lundi 22 mai 2017

Marqués à vie

Après Santiago du Chili, direction Manille pour suivre une volontaire de solidarité internationale partie avec Fidesco, Lucie Taurines

Après un parcours brillant dans le commerce international, notre volontaire s'interroge. Est-ce vraiment là sa place ? Quel est le sens dans son job ? Dans l'argent qu'elle gagne ? Et ses talents, ne pourrait-elle pas les mettre au service d'autre chose ? C'est avec ces questions en tête qu'elle chemine vers le volontariat. Et qu'elle se retrouve à accompagner des jeunes exclus philippins vers la vie professionnelle. Au sein de l'association LP4Y, elle intervient comme coach. Elle forme des jeunes qui ont fait de la prison, qui dorment dans la rue, qui n'ont pas été à l'école, qui dealent, afin qu'ils puissent accéder à un emploi digne. 
A travers de multiples anecdotes, Lucie nous dresse le portrait des Philippines et de la vie quotidienne des plus exclus. Elle nous compte ses petites victoires, ses échecs, ses doutes. Et surtout, elle nous présente des jeunes aux multiples talents. 

Restée trois ans sur place, avec une mission qui a pris de l'ampleur, passant de l'accompagnement de jeunes à celui des centres et aux partenariats avec les entreprises, Lucie nous transmet sa foi en l'être humain. Un beau parcours de vie... et de foi !

Angel Paraguay

mercredi 17 mai 2017

Petite Poucette

Ce petit livre de Michel Serres se lit rapidement et questionne beaucoup sur notre société. Il s'intéresse particulièrement à la mutation technologique et à l'arrivée du numérique. Cette révolution, du même ordre que le passage de l'oral à l'écrit et du manuscrit à l'imprimé, est en cours. Et la petite Poucette, une des actrices du changement avec son habileté à taper des messages avec son pouce. 

Explorant les divers aspects du monde, notre philosophe montre les évolutions qu'il subit, les changements qui s'opèrent. Il compare l'ancienne manière de faire à la nouvelle, il explique de façon assez didactique à nos parents ce que sont leurs enfants, des mutants ! 

Si l'idée est intéressante, j'ai trouvé qu'on restait très la surface des changements et des potentiels qu'ils ouvrent, que cela restait finalement très descriptif. Et que la position d'observateur de l'auteur ne suffit pas, qu'il serait bon de chercher à mieux comprendre et analyser ces changements, de s'inquiéter d'un internet toujours plus rempli de contenus mais des si faibles moyens pour vérifier les sources ou même les difficultés pour les plus jeunes à prendre du recul, à s'interroger sur ces contenus. Tout se dilue en lui, comme se dilue notre esprit critique devant l'abondance d'un supermarché rempli de publicités, de promo, d'offres si diverses que l'on n'y retrouve rien. 
C'est donc un point de départ intéressant que ce livre, mais il mériterait d'être complété, d'être débattu et pourquoi pas d'être questionné pour rêver la société que nous voulons construire. Je note cet extrait sur le travail, qui me parait très vrai concernant la génération Y et les suivantes :
"Comme il n'y a plus que des individus, que la société ne s'organise qu'autour du travail, que tout tourne autour de lui, même les rencontres, mêmes les aventures privées qui n'ont rien à voir avec lui, Petite Poucette espérait s'y épanouir. Or elle n'en trouve guère, elle s'y ennuie. Elle cherche à imaginer aussi une société qui ne soit plus vraiment structurée par lui. Mais par quoi ? Et combien de fois lui demande-t-on son avis"

lundi 15 mai 2017

Mariées rebelles

Wild brides, c'est le premier recueil de poésie publié de Laura Kasischke. Et le premier qui nous est traduit en français. Mais en nous proposant les textes originaux en face (ce qui est super chouette). Du coup, tu lis en anglais, tu apprécies le rythme, le choix des mots, l'ambiance bizarre (oui, dans sa poésie aussi) et puis tu jettes un oeil au français pour les mots qui t'ont échappés. Et tu avances tranquillement dans le recueil. Parfois, tu frissonnes. Parfois, tu trouves ça glauque. Parfois, tu ne comprends pas tout. Tu te repères avec Médée, qui coupe en quatre le recueil. Tu croises des femmes, des épouses, des familles. C'est malsain. C'est eros et thanatos en banlieue. Mais c'est puissant !

J'ai envie de vous mettre quelques extraits, de vous encourager à découvrir ce recueil. J'aurais pu en mettre bien plus, mais il faut choisir ! Parmi ceux que j'ai beaucoup aimé aussi il y a Palm, After my little light, I sat in the dark, Bells of ice, Passion, The sorceress and the wife.


Massacre of the Innocents (after Pieter Brueghel)

Pale rubies dripped from the branches
like red gems of ice, and Rachel
was weeping. And the cold
snow of Bethlehem, of Flanders.
The soldiers moved slowly
as a forest, confused
and eager as metal animals. Herod
was sleeping. Rachel
refused to be consoled. Hide
the childrens, the cried. Hold
the babies higher. But 
the world was unraveling. The future
had found them. The pond
was frozen sharp
and white as a wing.
And no one saved them. No. God
fled to Egypt, by donkey
through the snow, cold
snow of Egypt, of Flanders, of France.
A star was seen exploding
in the East, precisely
over themselves. They could have hidden, but
no angel appeared
to them. The soldiers arrived
grey and still, and their mothers
pleaded, and a voice was heard,
too late and wailing. In the cold
snow of Oklahoma,
or Dachau, or Peru. Wailing
and loud lamentation.
An old man got down on his knees
and begged to have
the baby back. Cape
of Good Hope.

Porch

When she died I believed that she was dead, but now
we meet each night in a world between ourselves
where she is more alive
than I have ever been.

On the front porch we talk
Baldung Grien, trois âges de la vie, 1510and rock in the wicker rockers
that ruined in the rain
even before she had gone.
The dead we love enter
the earth from here :
It is night, the front porch
between a meteor storm
and the new grass growing.

The yard is full of sweat-pea
and poison sumac, bittersweet
and brimstone.
The summer before
and all the summers since

are over and have never been.

In space the stars turn
to ash and incandescence, 
but it's too much to try to understand.
She says, Someday you'll learn to see
with all your eyes.

This amazes me.
My breath light is burning down but hers
has turned inward, become
truly lucent,
purely life.
She pulls her nightgown down
to show me the scars again
where they let death out of her.

I turn my head :
too bright, too beautiful.

She laughs. She says,
You're still the weaksister, the one
who was meant to die.

When I wake up
I need to believe -

Though - once I watched a swan die
of a fishhook caught in her throat.
In that still black river 

she seemed to sing
but it was pain that peeled
the notes from her.

Maybe that's all it is
to dream about the dead.

The bride between them

That night his bride's face
becomes the moon's surface
in his bed. Between dreams
he is climbing
the narrow step to her.
She wakes that night,

saying :

Now, think out
into all that might happen
to us. What it means, the future.
We'll look back later and remember
how it was tonight,
not knowing.

The house fills up with winter
months later. He sweeps up
the fireplace, afraid 
to find something
still alive among the ashes.
She is gone, fallen
into the bed of a man
he knows and loves.
Her bridal dress burns black.

Years ago, at any wedding
in any room full of people,
he would not have known
how a man's best friend
could become his bitter enemy,
how the eyes of the woman
he would love would look
moon-cold and closed.

He would not have known 
that to crawl up to the black, sad
sleep of love
is not to want to live.
His own ghost glowing there. 

In any room full of people
there are already two or three
wearing funeral shrouds
beneath their wedding clothes.
There is one at the altar
who will hold a knife 
to the throat of a friend.
A woman who can forget anything.
Two men who might share
the bride between them. 

The wind is cold.
Two dark cats claw in the snow.
He stands at the window
and understands
how one sweet creature
could gnaw another to death. 

vendredi 12 mai 2017

A Scanner darkly

J'ai mis pas mal de temps pour lire ce roman de Philip K. Dick, je ne suis jamais vraiment rentrée dedans, malheureusement. Pourtant le thème était prometteur : la drogue. Mais je n'ai pas accroché à l'écriture, ni aux personnages. Et j'attendais plus de SF que ça.

Fred évolue dans la brigade des stups. Il est chargé de surveiller Bob Arctor, Luckman et Barris, dealers et accros à la substance D. Ce Bob est particulièrement louche avec ses trous dans l'emploi du temps... Et pour cause, puisqu'il n'est autre que Fred. Un Fred / Bob qui ne se rend pas compte qu'il est le même homme, qu'il est à la fois schizo et parano. Car la substance D est à la fois abordable et mortelle. Elle attaque le cerveau dont les hémisphères ne se connectent plus. Bref, l'idée est fabuleuse et la description des symptômes également. Sauf que c'est assez lent, très pesant et noir. Quelques scènes délirantes viennent apporter un peu de légèreté, notamment celle des vitesses du vélo qui ont disparu mais l'ensemble reste lourd. Jusqu'à ce qu'apparaisse l'incapacité de Fred aux yeux de ses supérieurs. Et qu'il entame une nouvelle vie sous le nom de Bruce.

Ce qui m'a principalement déplu : le peu de SF. C'est ce que je venais chercher et j'ai visiblement pris le mauvais titre. A part le brouilleur qui permet à Fred de dissimuler son identité, et sur laquelle repose l'intrigue, pas grand chose. Si l'état policier en arrière-plan. Mais sinon, on reste dans une pseudo-normalité. Je n'ai pas non plus aimé le rythme, je me suis parfois ennuyée et la plume de l'auteur ne m'a pas non plus retenue. Bref, c'est une rencontre manquée.

Vase biface

mardi 9 mai 2017

Mission Tepeyac

Attention, voilà un témoignage qui dépote ! Romain et Renaildes de Chateauvieux ont choisi un mode de vie pas ordinaire. Jeunes mariés, ils se dédient à la prière, à la simplicité et à la mission. Et cela dessine un parcours pour les fondateurs de Misericordia

Après leur mariage, le jeune couple part en mission avec Fidesco... à Gainesville aux USA. Là, tu te demandes bien ce qu'il y a à faire pour les volontaires de solidarité internationale au pays de Donald. Eh bien, pas mal de choses en fait ! Vivants parmi les migrants hispanophones, dans un quartier où il n'est pas facile de trouver du boulot, de ne pas boire, dealer ou se droguer, Romain et Renaildes lancent de jolies initiatives : café de la miséricorde, visites de prisonniers, cours d'anglais, de musique, catéchisme, rosaire... et jusqu'à la construction d'un centre paroissial. 

Mais ce n'est que la mise en route. Car avec leurs enfants, notre couple est ensuite envoyé en mission d'évangélisation, en bus, le carrito del Tepeyac, dans les zones les plus délaissées d'Amérique du Sud. Mexique, Guatemala, Nicaragua, Bolivie... Notre famille débarque dans des lieux perdus et crée, en quelques mois, de nouvelles dynamiques religieuses.  Prélude à la création à Santiago de l'association Misericordia, cette aventure missionnaire épate le lecteur. La foi sans faille des parents, la simplicité et la joie des enfants, ouvrent les cœurs les plus durs. 

Ce témoignage est un véritable coup de cœur. C'est épatant comme ces deux-là bougent des montagnes et vivent "al estilo de Jesus". Cela donne envie de les suivre :)


vendredi 5 mai 2017

Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork

Les écrits d'Etty Hillesum, recommandés maintes fois par des proches, enfin empruntés en bibliothèque, lus et aimés. Wahou, quelle force dans ce bout de femme de 27 ans !

Ce livre est composé de deux éléments mis bouts à bouts : d'une part le journal d'Etty de 1941 à 1943 puis ses lettres depuis le camp de transit de Westerbork. 

Dans le journal, on découvre une jeune femme qui vit à Amsterdam, étudie, enseigne le russe, profite de la vie mais n'est pas très heureuse. Elle rêve de devenir écrivain mais se perd dans les idées plutôt que dans l'action. 
"L'essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d'idées grandioses dont tu te grises. Garde tes pressentiments et ton intuition, c'est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t'y noyer ! [...] Ne surestime pas ces orgies de vie intérieure, ne va pas te croire pour autant du nombre des "élus" et supérieure aux gens "ordinaires" dont la vie intérieure t'est, après tout, parfaitement inconnue ; mais si tu continues à te griser et à te délecter de tous tes remous intérieurs, tu n'es qu'une chiffe molle et une bonne à rien"
"J'ai retrouvé soudain, fugitivement, la certitude qui, en ce moment précis où je tiens un stylo, a de nouveau totalement disparu : un jour je serai écrivain. Les longues nuits que je passerai à écrire, ce seront mes plus belles nuits. Alors tout jaillira de moi, s'écoulera de moi en un flux ininterrompu et sans fin, tout cela qu'aujourd'hui j'emmagasine en moi"
"Il n'y a pas de poète en moi, il n'y a qu'un petit morceau de Dieu qui pourrait se muer en création poétique"
Nous la rencontrons alors qu'elle vient de faire la connaissance de S., Julius Spier, chirologue (il lit ton âme dans les lignes de la main) et thérapeute. Avec ses conseils, Etty va grandir, se découvrir, s'accepter. C'est un voyage initiatique de l'âme que l'on fait avec elle. Et un parcours dans son quotidien, ses histoires de coeur, ses lectures, ses envies. On suit aussi le durcissement du traitement des juifs en Hollande. 
"On est constamment indignés devant certains faits, on cherche à comprendre, mais rien n'est pire que cette haine globale, indifférenciée. C'est une maladie de l'âme"
Gallen Kalela, Ad astra, 1907
Mais tout cela ne semble pas tellement peser car Etty est véritablement transfigurée par sa rencontre avec Dieu, avec ce qu'il y a de divin en elle. On ne sait pas vraiment quand s'opère cette conversion. Pas de grand miracle ou d'apparition. C'est simplement dans un ton qui évolue, qui murit, qui s'ensoleille malgré les difficultés qui s'amoncèlent. Elle nous livre des petits trésors d'abandon, d'acceptation et de foi.
"Il m'est indifférent de faire ou non de grandes choses, parce que j'ai l'intime conviction que de la réussite ou de l'échec il sortira toujours quelque chose. Avant, je vivais au stade préparatoire, j'avais l'impression que tout ce que je faisais ne comptait pas vraiment, n'était que la préparation à autre chose, à quelque chose de grand, de vrai"
"C'est ici et maintenant, en ce lieu, dans ce monde, que je dois trouver la clarté, la paix et l'équilibre. Je dois replonger sans cesse dans la réalité, "m'expliquer" avec tout ce que je rencontre sur mon chemin, accueillir le monde extérieur dans mon monde intérieur et l'y nourrir - et inversement -, mais c'est terriblement difficile, et pourquoi ai-je ce sentiment d'oppression au dedans de moi ?"
"Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d'eux. Il en est d'autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes"
"Penser, c'est une grande et belle occupation dans les études, mais ce n'est pas ce qui vous tire de situations psychologiques difficiles. Il y faut autre chose. Il faut savoir se rendre passif, se mettre à l'écoute. Retrouver le contact avec un petit morceau d'éternité"
"Voilà  ta maladie : tu veux enfermer la vie dans tes formules personnelles. Tu veux que ton esprit embrasse tous les phénomènes de cette vie, au lieu de te laisser toi-même embrasser par la vie. Je me rappelle ce mot : mettre ta tête dans le ciel, passe encore, mais mettre le ciel dans ta tête, holà ! Tu veux toujours recréer le monde à ton idée, au lieu de jouir du monde tel qu'il est. Tu montres là ta nature tyrannique"
On ne sait pas trop qui est ce Dieu pour Etty. Elle est juive mais pas pratiquante. On peut la voir chrétienne. Mais après tout, l'essentiel n'est pas là. A quoi sert d'identifier, de classer la divinité ? Ce qui compte, c'est que pour Etty, c'est un chemin vers elle même. 
"Je veux seulement tenter de devenir celle qui est déjà en moi, mais cherche encore son plein épanouissement. Il m'arrive de croire que j'aspire à la retraite du couvent. Mais c'est dans le monde et parmi les hommes que j'aurai à me trouver"
"Je commence à me rendre compte que lorsqu'on a de l'aversion pour son prochain, on doit en chercher la racine dans le dégoût de soi-même"
"Nos actes ne sont souvent qu'imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain. Or la seule vraie certitude touchant notre vie et nos actes ne peut venir que des sources qui jaillissent au fond de nous-mêmes. Je le dis en cet instant avec beaucoup d'humilité et de gratitude et je le pense profondément (même si je sais que tout à l'heure je serai redevenue rebelle et écorchée vive) : "Mon Dieu, je te remercie de m'avoir faite comme je suis. Je te remercie de me donner parfois cette sensation de dilatation, qui n'est rien d'autre que le sentiment d'être pleine de toi. Je te promets que toute ma vie ne sera qu'une aspiration à réaliser cette belle harmonie, et à obtenir cette humilité et cet amour vrai dont je sens en moi la possibilité à mes meilleurs moments." Et maintenant, desservir le petit déjeuner, finir de préparer la leçon de Lévi, et un peu de make-up sur le museau"
Et grâce à cette conscience de Dieu, grâce à la prière, grâce à cette cohérence intérieure, cet apaisement, bien différents de l'agitation initiale des feuilles de 1941, Etty regarde l'extérieur avec plus de tranquillité. Elle parle souvent, même en camp, de la prière comme lieu de ressourcement et de compréhension du monde.
"Les menaces extérieures s'aggravent sans cesse et la terreur s'accroit de jour en jour. J'élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d'ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d'un couvent et j'en ressors plus concentrée, plus forte, plus "ramassée". Cette retraite dans la cellule bien close de la prière prend pour moi une réalité de plus en plus forte, devient aussi plus simple"
"Cette peur de ne pas tout avoir dans la vie, c'est elle justement qui vous fait tout manquer. Elle vous empêche d'atteindre l'essentiel"
"Je sens à présent tout le poids que tu m'as donné à porter, mon Dieu. Tant de beauté et tant d'épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. Et la beauté, la grandeur, se révélaient parfois plus dures à porter que la souffrance, tant elles me subjuguaient. Qu'un simple coeur humain puisse éprouver tant de chose, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer !"
Et ce qui est beau, c'est que cet amour pour Dieu, elle rejaillit sur l'autre. D'abord timidement, puis de plus en plus devant la difficulté de la vie à Amsterdam puis à Westerbork.
"Si j'aime les êtres avec tant d'ardeur, c'est qu'en chacun d'eux j'aime une parcelle de toi, mon Dieu"
"Il me reste une leçon à apprendre, la plus dure, mon Dieu : assumer les souffrances que tu m'envoies et non celles que je me suis choisies"
"On voudrait être un baume versé sur tant de plaies"
"Si nous ne sauvons des camps, où qu'ils se trouvent, que notre peau et rien d'autre, ce sera trop peu. Ce qui importe, en effet, ce n'est pas de rester en vie coûte que coûte, mais comment l'on reste en vie. Il me semble parfois que toute situation nouvelle, qu'elle soit meilleure ou pire, comporte en soi la possibilité d'enrichir l'homme de nouvelles intuitions. Et si nous abandonnons à la décision du sort les dures réalités auxquelles nous sommes irrévocablement confrontés, si nous ne leur offrons pas dans nos têtes et dans nos cœurs un abri pour les y laisser décanter et se muer en facteurs de mûrissement, en substances d'où nous puissions extraire une signification, - cela signifie que notre génération n'est pas armée pour la vie"
"Je vois ici beaucoup de gens qui disent : nous ne voulons rien nous rappeler d'"avant", sinon la vie au camp nous deviendrait impossible. Et moi, je vis justement si bien ici parce que je n'oublie rien de cet "avant" (qui n'en est d'ailleurs même pas un pour moi) et que je continue sur ma lancée"
"Tout est parfaitement bon. Et en même temps parfaitement mauvais. Les deux faces des choses s'équilibrent, partout et toujours. Je n'ai jamais eu l'impression de devoir me forcer à en voir le bon côté, tout est toujours parfaitement bon, tel quel. Toute situation, si déplorable soit-elle, est un absolu et réunit en soi le bon et le mauvais"
 Je ne vous ai pas mis la longue lettre qui décrit une nuit de départ pour la Pologne. Mais c'est une plongée dans l'horreur de la déportation pendant laquelle Etty tente d'être lumière, partout où elle passe. Avant d'être à son tour déportée avec sa famille et de mourir à Auschwitz. Un témoignage lumineux et puissant !

lundi 1 mai 2017

Très sage Héloïse

Comment ce livre de Jeanne Bourin est-il passé de ma bibliothèque à ma PAL en un déménagement ? Je vous rassure, pas d'enquête à la Sherlock pour débuter ce billet mais un simple constat : j'avais déjà lu ce livre et je ne m'en souvenais plus. Oui, oui, c'est utile un blog mais pour le bien, il faudrait aussi que je liste mes lectures de lycée, antérieures à ce petit coin de web. Bref, entrons dans le vif du sujet, ce ne fut pas un livre désagréable à relire (vous voilà rassurés). 

Notre chère Héloïse, amante d'Abélard, se meurt. La mère abbesse du Paraclet va remettre son âme à Dieu durant tout le roman. Kyrie Eleison. Mais rassurez-vous, c'est juste un artifice pour nous faire relire la vie de la belle Héloïse, en débutant sur les bords de Seine où elle vit avec son oncle et rencontre Pierre Abélard. C'est ensuite le feu de la passion qui les embrase... et qui continue d'éclairer notre héroïne sur son lit de mort. Elle n'est qu'amour, que passion, non pour Dieu, mais pour Pierre. Ce qui, au Moyen Age, nécessite de demander pardon à la veille de mourir si l'on ne veut pas rôtir éternellement. 

Alternant entre les souvenirs de l'abbesse et les réactions de ses sœurs, qui tentent d'apaiser ses derniers moments, ce roman retrace l'histoire d'une passion, d'un martyr. Car notre belle abbesse a la vocation de l'amour, pas du cloitre. C'est joli, ça se lit bien, ça fait se balader dans le temps, une bonne lecture détente. 

vendredi 28 avril 2017

Pourquoi êtes-vous pauvres ?

C'est le titre qui a attiré mon attention. C'est une bonne question, ne trouvez-vous pas ? C'est la question que pose William Tanner Vollmann aux pauvres qu'il rencontre, dans divers pays du monde. Cela va de la Colombie, à la Chine, en passant par le Kazakhstan, le Mali, la Thaïlande, les US... Ce livre, ce sont des discussions avec ces pauvres, souvent possibles grâce à des interprètes (qui font leurs petits commentaires), et des photos d'eux. 

Inondations Asuncion


Tout commence par des chiffres, histoire de comparer les niveaux de vie selon les pays, et par une courte introduction sur les intentions de l'auteur. Il affirme qu'il n'écrit pas ce livre parce qu'il se sent coupable. Ni même comme un essai sociologique. Peut-être juste pour donner une parole à ces pauvres au sujet de leur pauvreté. Et un visage à travers les photos. On suit donc Vollmann, distribuant son argent aux quatre coins du monde, recueillant des propos, des histoires, des interprétations, des superstitions, des mensonges peut-être... On ne sait pas bien. Car on croise nos personnages quelques jours ou quelques instants, selon que l'auteur ou l'interrogé s'attarde. C'est donc une démarche assez étonnante, qui parait ou naïve ou brutale. En tous cas, qui pose question au lecteur !

J'ai donc suivi notre auteur, parfois à reculons, fatiguée de l'absence de sens, de l'absence d'espoir parfois. J'ai du mal à garder une vision synthétique de ce livre, ce sont plutôt des visages et des morceaux d'histoires qui s'accrochent à la mémoire. Pourtant, ça marche par thème, notamment sur les phénomènes liés à la pauvreté comme l'invisibilité ou la dépendance. Mais non, ce n'est pas ça qui restera. 
Intéressant de lire aussi le rapport de l'auteur aux pauvres qui vivent près de sa maison, à Sacramento. Son respect mais aussi sa méfiance. 

Un drôle d'objet littéraire.

"J'en vins donc à me demander si l'une des caractéristiques de la pauvreté ne serait pas l'acceptation de la défaite"

mercredi 26 avril 2017

Cinq amoureuses

Afin de suivre, de loin en loin, le mois japonais proposé par Lou et Hilde, j'exhume de ma PAL cet ouvrage de Saikaku Ihara. J'avais peur de ce qu'il me réserverait. J'ai en effet lu, dans la même collection, le très fameux Je suis un chat qui m'avait plutôt pesé. Oui, ça tient à pas grand chose les a priori sur les livres chez moi.

J'ai donc découvert cinq histoires d'amoureuses sous la plume d'un écrivain japonais du XVIIe siècle et ça m'a bien plu. C'est toujours tragique, bien sûr.

Le lecteur entre dans les textes comme au théâtre, avec le titre et une description rapide des chapitres, puis s'engage dans un court roman, ou une nouvelle d'amour et de passion. Oui, la forme est un peu étrange à nos yeux. L'histoire est toujours assez réaliste et s'inspire d'aventures vécues. Par contre, pour comprendre la beauté de la langue et des mots choisis, il faut se reporter sans cesse aux très nombreuses notes (en fin de volume et avec des sous-catégories a) et b) et c) etc., vive le bouquin avec deux marque-ta-page), ce qui, in fine, te dégoute de la langue plus qu'autre chose. Je te donne un petit exemple pour que tu comprennes bien :
"Le titre même de ce chapitre "Koi wa yami yoru wo hiru no kuni" est un exemple du style de Saikaku.
(Là, je me dis "chouette, je commence par une œuvre exemplaire")
"Koi wa yami", littéralement : "L'amour, ce sont les ténèbres", est un proverbe signifiant que cette passion obscurcit l'intelligence. Si l'on ajoute "yoru" (la nuit), comme "yami yoru" signifie "une nuit de ténèbres", la phrase ainsi allongée signifie à son tour : Pour ce qui est de l'amour, une nuit de ténèbres (est propice à ses mystères)" (Koi wa yami yoru).
(Ah, oui, ça va, c'est logique. Je ne sais juste pas d'où sortent les mystères mais soit)
Si l'on prend maintenant "yoru" comme pivot en l'incorporant à la fin de la phrase,
(Mais pourquoi voudrait-on faire ça ?)
 cela donne "yoru wo hiru no kuni" ou "le pays (kuni) qui fait de la nuit (yoru wo) le jour (hiru)" expression qui veut dire "lupanar".
(Ah oui, quand même ! C'est joli comme expression)
L'ensemble correspond ainsi à : Le lupanar de Murotsu où le héros de l'histoire, plongé dans les extravagances de l'amour, perd la tête, dans les mystères de la nuit ténébreuse qui remplace le jour dans ce quartier.
(Là, c'est de la traduction ! t'es sûr que tu triches pas parce que tu connais l'histoire ?)
On relève ainsi le procédé de style cher aux poètes haïkaïstes chez qui les rebondissements de mot à mot, ou d'expression à expression, forment chaines d'évocations. Ce genre d'association en chaine d'images ou d'idées rend parfois difficile l'interprétation des titres de chapitres dans les œuvres de Saikaku. On en trouve aussi des exemples dans le texte même, surtout au commencement et à la fin des chapitres"
(Et ce n'est que la première note... on n'a pas fini ! C'est gentil de tout vouloir expliquer mais c'est un peu dense pour un petit titre de chapitre. Vive le traducteur disert). 

Alors, voyons nos cinq récits.

Histoire d'une belle de Himeji et de Seijuro. 

Seijuro est un pilier de lupanar. Son père ne supporte plus son fils débauché et le chasse. Mais en d'autres lieux aussi, il reste un joli coeur... Ce qui ne lui porte pas chance.

Histoire du tonnelier tombé amoureux. 

O-Sen attire tous les regards. Mais c'est finalement le tonnelier qui l'épouse après un étonnant pèlerinage. Mais la jalousie va perdre notre héroïne.

Histoire de l'éditeur d'almanachs. 

La jeune épouse O-San assiste sa servante O-Rin dans ses correspondances amoureuses. Pour se moquer du prétendant, elle imagine une farce qui se retourne contre elle.

Histoire de la fille du marchand de légumes. 

Réfugiée dans un temple, la jolie O-Sichi s'amourache d'Onogawa Kichisaburô. Les jeunes amants rusent pour se voir mais n'y tenant plus, O-Sichi commet un crime.

Histoire de Gengobei. 

Histoire d'un bel homosexuel qui voit mourir ses amants et se retire loin du monde. Jusqu'à ce qu'une jeune femme déguisée lui rende visite. Avec un happy end. 

Toutes les histoires se ressemblent un peu, on sent que l'adultère, c'est vraiment pas bien, mais que toutes ces braves hommes et petites dames ont envie d'y goûter. Et forcément, ça se passe mal.
5 amoureuses

Eh alors, avec toutes ces histoires, tu as fait le plein de littérature érotique ?! En fait, si tu t'attends à des textes aussi détaillés que les estampes japonaises, ce n'est pas le bon bouquin. Cela reste très chaste, on se glisse parfois dans un lit, grand max. Pas de voyeurisme, juste des comportements choquants pour la morale de l'époque. Et quelques petites images mignonnes pour nous illustrer tout ça !

lundi 24 avril 2017

Les livres prennent soin de nous

J'ai cru voir cet ouvrage de Régine Detambel sur pas mal de blogs lors de sa parution. Il fait le lien entre livres et thérapie. Attention, pas tous les livres ou les livres de développement personnel. Non, on parle de littérature ici. De livres qui n'ont pas pour objectif de soigner : "Car il faut qu'un livre soit plurivoque, un épais feuilletage de sens et non une formule plate, conseil de vie ou de bon sens, pour avoir le pouvoir de nous maintenir la tête hors de l'eau et nous permettre de nous recréer".
Livres en vitrine

A travers une promenade de bibliophile, Régine Detambel cherche à nous convaincre que les livres peuvent agir sur nos maux. Vont-ils les apaiser ou les accentuer ? Seul le lecteur le saura. Mais il sera un miroir, un compagnon. "Lire est un moyen de résister à l'exclusion, à l’oppression. Dans son essai, Éloge de la lecture, l’anthropologue Michèle Petit explique que lire est un moyen de "reconquérir un position de sujet, au lieu d'être seulement objet de discours des autres". Les histoires réparent ; dans un livre, on est toujours chez soi". Jusque là, pas de souci, on est d'accord.

Il n'y a pas vraiment de prescription et d'ordonnance, à tel chagrin, telle lecture, mais plutôt un appel à lire de beaux textes. C'est un plaidoyer pour la lecture, une ode au livre. Mais pour la lecture d'oeuvres littéraires... avec un regard un peu dédaigneux sur des livres d'accès plus facile du type best-seller. Bref, c'est un peu le snobisme agaçant du lecteur qui préfère avouer qu'il lit Montaigne plutôt que Coelho.

C'est un plaisir de débuter ce ouvrage, lui-même bien écrit, qui ne se présente pas du tout comme un guide pratique de la bibliothérapie mais plutôt comme une réflexion poétique sur ce thème, permettant répétitions et imprécisions. Mais, malgré son peu de pages, il donne l'impression de tourner en rond, de faire passer le même message avec quelques variantes. J'en sors donc un peu déçue mais intéressée par le concept thérapeutique... Même s'il n'est pas nouveau de dire que les livres nous font du bien ou du mal. Il est d'ailleurs fréquent que mes proches me demandent ce que je lis lorsque je sors déprimée d'un bouquin pour éviter le livre... et les mêmes effets.

"Trop de beaux arts donnent la nausée. Dans un grand musée, on peut faire l'expérience de la triste stupéfaction, de l'admiration désespérée qu'on peut éprouver parfois devant la beauté [...] Les hospitalisations en psychiatrie ne sont pas rares après une confrontation directe avec l'oeuvre d'art".

"Dans une langue neuve, on se refait à neuf. Quoi de mieux pour démarrer une nouvelle vie où l'on n'aurait encore vécu ni douleur ni chagrin d'amour ? En cultivant une langue étrangère dans laquelle on n'a ni chagrin ni mémoire, on peut enfin s'oublier [...] En débarquant dans un pays où je n'appartenais pas à un passé commun, ni à un groupe de personnes, ni à une langue, j'ai goûté à l'anonymat : il n'y avait plus autour de moi de repères, de modèles, d'exigences de représentation. J'eus le soupçon qu'en adhérant à cet état clandestin, j'aurais la chance d'entrevoir mon visage". 

"Si l'écrivain publie, c'est d'abord parce que la littérature a commencé par modifier sa propre vie. Il est un lecteur averti, qui sait qu'un livre, un seul, peut parfois changer la donne, transformer le regard, ouvrir des horizons, mobiliser des énergies inconnues, infléchir la direction d'une existence"

"Un livre, c'est une hospitalité qui est offerte, une sorte d'abri que l'on peut emporter avec soi, où l'on peut faire retour, un refuge où résonne l'écho lointain de la voix qui nous a bercés, du corps où nous avons séjourné"

mercredi 19 avril 2017

Abandons


Je profite de ce mois japonais chez Lou et Hilde pour découvrir des auteurs que j'ignore totalement comme Hiromi Kawakami. J'entre dans son univers par le biais de nouvelles.

Frôlements. Sakura et Mezaki ne se connaissent pas très bien mais sont allés manger des cigales de mer dans un lieu isolé. Ils boivent. Le restaurant ferme. Et les voilà ensemble dehors.
Abandons. Mori et Komaki jouent les amants en fuite. Ils se déplacent, gagnent un peu leur vie, bougent à nouveau.
Le chant de la tortue. Ils sont ensemble de puis longtemps. Elle l'admire. Elle le suit et lui est soumise. Elle ne fait rien d'autre. Et elle vit dans l'incomplétude, ne termine jamais rien. Et écoute le chant de sa tortue.
Pauvre petite. Une relation dangereuse, où l'on flirte entre eros et thanatos.
Le dindon. Elle l'aime. Il lui raconte ses histoires, notamment celle du dindon qui a élu domicile sur sa poitrine.
Cent ans. Des amants en fuite décident de se suicider. Mais lui ne meurt pas.
L'insecte-dieu. Elle reçoit d'Uchida, son amant, un insecte de métal. Mais Uchida et Tsubaki la désirent également...
Avidya. Ils sont amants depuis des centaines d'années et, immortels, poursuivent leur vie tranquillement. 

Je sors de cet ouvrage un peu étonnée, déboussolée. Ces nouvelles sont toutes curieuses, tranches de vie pas entières, relations bizarres, parfois malsaines. Les histoires et les relations de ces couples restent souvent esquissées, cotonneuses, sans contours. Et les atmosphères flirtent avec le glauque. Bref, je ne suis pas très emballée. 

lundi 17 avril 2017

La Gestalt : l'art du contact

Fourtou, Maison tombée du ciel, Lille 3000
On continue dans les lectures psy avec un livre de Serge Ginger. J'avais vaguement entendu parler du gestalt mais j'avais envie d'en savoir plus. Et puis, j'ai bien aimé le sous-titre "Nouvelle approche optimiste des rapports humains". 

Cet essai, très lisible par un public amateur, est parfois jargonnant, parce qu'il y a tout un vocabulaire avec cette pratique thérapeutique. C'est une approche globale de Fritz Perl, un juif américain, qui s'est diffusée aux USA, dans un climat de rejet de l'avoir pour retourner à l'être. 

Notre auteur résume les notions de cette méthode en 20 points : 
now and how, le processus, l'awareness, la frontière-contact, champ et système, l'ajustement créatif, le cycle de l'expérience, les gestalts inachevées, les résistances, l'homéostasie, la responsabilisation, l’expérimentation, le droit à la différence : l'originalité de chacun, l'attitude de sympathie, l'approche holistique de l'homme, les polarités complémentaires, l'implication émotionnelle et corporelle, l'agressivité, la créativité et l'imaginaire et enfin, l'individu dans un groupe. Yep, c'est parfois un vocabulaire spécifique.

Ce que j'en retiens : c'est une approche qui s'intéresse aux faits avant de s'intéresser à leur interprétation, mais qui s'intéresse aussi aux ressentis, aux attentes, à ce que cache ou évite le patient/client (oui, Ginger parle surtout de client), à son environnement. Le thérapeute n'est pas en retrait mais en échange avec le client, il dialogue avec lui pour le faire avancer. Il peut l'amener à mettre en scène des situations, à les théâtraliser pour les résoudre, le plus librement possible. 

Me voilà plus renseignée... mais comme souvent, j'ai l'impression qu'il faut pouvoir expérimenter pour comprendre vraiment ! Pas sûre de tenter un jour l'aventure...

vendredi 14 avril 2017

Une autre vie est possible

Cet essai de Jean-Claude Guillebaud invite à regarder notre réalité avec plus de bonne humeur, à chasser la morosité, à retrousser nos manches, et à changer les choses ! C'est vrai, quoi, si on n'est pas contents, pourquoi juste râler ? On peut agir aussi. 

Avec le premier chapitre, "Renverser la montagne" il s'agit de questionner le propos du livre. Pourquoi vouloir revaloriser l'espérance ? A quoi ça sert ce truc ? C'est pas un peu vieillot ? Et puis, c'est agaçant la morosité de nos contemporains, qui ne sont pas si mal lotis, lorsqu'on compare avec d'autres régions du globe. 

"Comment la flamme a faibli" se propose de suivre l'histoire de cette désespérance. Comment l'idéal européen a perdu de son attrait. Comment les grandes idéologies ont semé le doute.
"Quiconque se préoccupait de l'inégalité grandissante se voyait renvoyé au désastre communiste, voire au goulag"
"Le marché était jugé plus "raisonnable" que la politique, toujours soupçonnée de démagogie"
Bref, comment toutes nos jolies valeurs se sont retrouvées perverties, transformées, compromises à tel point que les grands mots ne déclenchent plus que méfiance ou haussement d'épaules. 

On enchaine sur "Un mensonge a chassé l'autre". Vaste programme. Après les mensonges du communisme, ceux du capitalisme érigé comme religion :
"Credo n° un : il est moins dangereux de défendre des intérêts que des convictions. Crédo n° deux : l'efficacité des marchés (on parle doctement de leur efficience) est supérieure à celle de la décision politique. Credo n° trois : l'intérêt général n'est rien d'autre que la combinaison concurrentielle des intérêts particuliers puisqu'"une société, ça n'existe pas" comme disait Margaret Thatcher. Credo n° quatre : il faut ramener l’État à un étiage minimal et privatiser le reste, y compris les anciens services publics"
 " Une société qui n'est plus "tirée en avant" par une valorisation de l'avenir, une société sans promesse ni espérance est vouée à se durcir. Ramené à lui-même et cadenassé sur sa finitude, le présent devient un champ clos. Y prévalent les corporatismes inquiets, les frilosités communautaires, les doléances, le chacun-pour-soi et le cynisme impitoyable"
 Mais "Comment la flamme fut mise à l'abri" va nous redonner un peu d'espoir. Oui, oui, la société va mal mais il y a pas mal de monde qui se démène pour que ça aille mieux. 
"L'extraordinaire effervescence du bénévolat est à la fois magnifique et politiquement embarrassante. Les bénévoles en sont conscients. En tempérant les cruautés de la société marchande, le mouvement associatif permet de panser les plaies, mais, du même coup, il aide le système à perdurer"
"Quand nous flanchons", c'est le moment nostalgie, le passage à vide, entre laideur du bitume et vide des campagnes. Mais on ne reste pas longtemps dans ce chapitre pour passer à "Un autre monde respire déjà". Il passe par des changements géopolitiques, le centre n'est plus seulement là où l'on le voit/le croit, par des changements dans l'échelle économique, par des progrès biologiques et numériques ainsi que par une révolution écologique. Yeah ! Il y a des perspectives, des outils qui vont nous permettre d'écrire une nouvelle page.
Puis interlude sur l'Europe "Qu'avez-vous fait du rêve européen ?" Réponse : une bureaucratie bien loin de l'utopie rêvée. 

"Souviens-toi du futur !" propose de renouer avec un projet commun, avec une vision réjouissante au lieu de râler ou de tout tourner en dérision :
"La parole prophétique bouleverse de fond en comble le sens de l'aventure humaine. La vie ne sera plus soumise au destin, à la fatalité, mais avancera en direction d'un projet [...] il n'y a pas d'autre destin que choisi et construit. Et cette construction s'enracine dans une tradition attentivement transmise et constamment revisitée". 
"Tous ces signes, mesures et indices sont autant de leurres. Ils colonisent notre esprit. Ils détournent notre attention des véritables questions : où allons-nous ensemble ? Quelle sorte de société voulons-nous construire ? Comment échapper à la violence de tous contre tous ?"
"Un pessimisme à front de taureau" et "Affaire de décision" montrent les effets pervers du pessimisme ambiant, du catastrophisme qui laisse croire que tout va toujours plus mal. Alors que nous pourrions choisir l'espérance !
"Ce que nous "ressentons", et qui alimente en continu notre pessimisme, ne correspond pas à la réalité, mais le ressenti l'emporte. La vérité, en somme, ne fait plus sens"
"L'optimisme retrouve une dimension réflexive et volontariste qui le rapproche de l'espérance. Il devient choix personnel, aventure intérieure, assentiment intime. Il n'est plus une simple tournure d'esprit ou une disposition à la bonne humeur. Comme l'espérance, il devient le moteur d'un engagement. Je propose d'appeler "optimisme stratégique" ce parti pris. Il est stratégique car il repose sur l'idée, mille fois vérifiée, selon laquelle le pessimisme est autoréalisateur"
Par quoi cela passe-t-il ? Certainement par un regard bienveillant et confiant sur le monde. Mais aussi par l'action pour ce en quoi l'on croit. Ces petits gestes qui semblent des riens mais qui changent le monde, qui nous changent.

"C'est la culture qui ne sert à rien qui, seule, rend une société capable de se poser des questions sur les changements qui s'opèrent en elle et de leur imprimer un sens" André Gorz

jeudi 13 avril 2017

Cy Twombly

Ce nom ne te dit rien ? Mais si, c'est le plafond bleu intense de la salle des bronzes grecs au Louvre. C'est cette peinture mythologique pleine de soleil. Regarde !

Cy Twombly, Coronation of Sesostris, 2000, Coll. Pinault
Cy Twombly, Coronation of Sesostris, 2000, Coll. Pinault
 Bien entendu, cette rétrospective te montrera que tout ne commence pas par la couleur et l'intensité des années 2000. Dans les années 50, Cy Twombly travaille à la mine de plomb sur des toiles beiges. Ce n'est pas forcément ce qui va retenir ton attention. Tu vas peut-être t'aventurer plus loin, (re)découvrir combien c'est un peintre classique, nourri de littérature et de peinture. Qui fait des clins d'oeil à l’École d'Athènes par exemple. Qui joue avec les couleurs, leur intensité. Parfois, c'est à la façon des ardoises couvertes de craie. D'autres, c'est comme du sang qui éclabousse la toile. 

Ton premier choc, ta première pause contemplative, un peu longue, parfois nauséeuse, sera sans doute devant les Nine discourses on Commodus. L'empereur Commode, qui est tout sauf cela. Cela commence doucement, avec ce fond gris, apaisant, ce nuage/cerveau blanc dans son quadrillage, qui se floute et se colore de rouge et de jaune, cachant cette forme blanche, s'accumulant et dégoulinant sur la toile. C'est une série qui te dérangera peut-être, qui te questionnera à coup sûr !

Tu t'attacheras peut-être aux sculptures, comme des faux marbres, aux photos. Ou tu t'arrêteras devant ces fenêtres de verdure et d'écume que sont Bassano in Teverina. 

Cy Twombly, Sans titre (Bassano in Teverina), 1985, Cy Twombly fondation
Cy Twombly, Sans titre (Bassano in Teverina), 1985, Cy Twombly Fondation
Mais d'autres surprises t'attendent. Il y a un cycle des saisons qui va t'attirer le regard. Qui va te donner envie de traverser la pièce. N'y cède pas, tu pourrais manquer le cycle 50 days at Iliam. Si tu es fan de l'Iliade ou de la Grèce antique comme moi, c'est un endroit que tu vas adorer. Le bouclier d'Achille qui tourbillonne, la colère et la tristesse du héros, les ombres qui errent après la guerre... Tu peux prévoir un peu de temps pour profiter de chaque œuvre et de la vue d'ensemble du cycle, de la violence à la mort. 

Cy Twombly, 50 days at Iliam, Shades of eternal night, 1978, philadelphia museum
Cy Twombly, 50 days at Iliam, Shades of eternal night, 1978, Philadelphia museum
Voilà, maintenant, tu peux te perdre dans les saisons. C'est une nouvelle pause. Ce qui t'attends derrière, c'est un autre cycle. Alors patiente un peu, tu vas passer de la Grèce à l'Egypte. Oui, dans le bain de soleil du début. Et l'abstraction des formes, explicitées par des mots, par des couleurs qui déclenchaient tant d'émotions en toi va s'effacer. Plus de petit nuage rageur d'un Achille en colère, d'éclaboussures sanglantes. Tu retrouves dans The Coronation of Sesostris le voyage d'une barque, tu devines des corps, tu te réchauffes devant le soleil éblouissant. C'est plus doux. C'est une traversée où l'on se laisse glisser, sans tempête. Mais pas sans nerfs. L'omniprésence du gribouillis, sur telle ou telle partie des cycles, rappelle le bouillonnement initial. 

Et puis, tu te glisseras dans les dernières salles, où l'on croise de glauques nymphéas, aux couleurs de chambre d'enfant. Tu verras Blooming, qui captive les visiteurs. Peut-être resteras-tu comme moi, coincé dans les toiles antiques, assommé par le choc des couleurs et la taille des œuvres suivantes. Et tu ressortiras en rêvant de replonger dans des lectures gréco-romaines... Bonne visite !

mercredi 12 avril 2017

Pays de neige

J'aime plonger de temps à autre dans l'atmosphère toute particulière de la littérature japonaise. Est-ce la langue ou la culture ? Toujours est-il que je m'y sens toujours un peu déplacée, bousculée. Il y a quelque chose de mystérieux et de beau dans les romans japonais que je croise et c'est à nouveau le cas avec cette oeuvre de Kawabata

Avec ce titre, il nous entraîne au pied d'une montagne, dans un établissement de bains où son héros, Shimamura, aime à venir se délasser de Tokyo. Il y vient et revient à différentes saisons, découvrant le lieu sous des jours différents. Il y a surtout rencontré Komako, une jeune et jolie geisha, attachante et spontanée. Et il surveille du coin de l’œil Yoko, une jeune fille qu'il a observé longuement dans le train pour accéder aux montagnes.

Dans ce roman, pas d'histoire à proprement parler, mais des rencontres, entre nos protagonistes. Des jeux et des échanges, subtils et discrets. Difficile de dire ce qu'il se passe entre eux. Mais ce n'est pas cela qui compte ici, c'est plutôt de prendre le temps, de s'imprégner d'une atmosphère, d'un rythme plus doux, de se soumettre aux saisons, au pas du marcheur...


lundi 10 avril 2017

150 petites expériences de psychologie pour mieux comprendre nos semblables

On ne cesse de diversifier nos lectures, n'est-ce pas ? En ce moment, je suis dans un mood très psycho et socio, et ce sont ces rayons de la bibliothèque qui on tendance à attirer mon attention. Nous voilà partis sur un essai de Serge Ciccotti. Ce dernier convoque des expériences de psycho pour répondre à 93 questions plus étranges les unes que les autres. 

Rodin; le penseurOrganisé en 7 chapitres, cet ouvrage de vulgarisation a pour objet de permettre de mieux comprendre comment nous fonctionnons, souvent de façon peu rationnelle et très instinctive. S'appuyant sur des recherches publiées (dans des revues sérieuses) sur le sujet et organisées, dont l'auteur nous dit qu'elle sont bien scientifiques, nous découvrons diverses facettes de l'homme.

L'ouvrage se déroule ainsi :

1. Perception, attention, mémoire et intelligence

2. Jugements, attributions et explications

3. Gestion de l'image de soi

4. Influence des schémas (stéréotypes, heuristiques) sur les jugements et les comportements

5. Influences sociales, pouvoirs et manipulation

6. Motivation, émotion et personnalité

7. Quelques différences hommes/femmes 

Parmi les questions amusantes, dans leur formulation, et intéressante dans les phénomènes qu'elles expliquent, j'ai noté : Pourquoi vos amis ne suivent-ils pas vos conseils et préfèrent-ils persister dans l'erreur ? Pourquoi tout ce que vous prédisez se réaliste-t-il si souvent ? Pourquoi regardez-vous sous votre lit après avoir vu l'exorciste ? Peut-on se laver la conscience avec du savon ? Pourquoi est-ce si difficile de sortir de la rue en chaussons ? Pourquoi l'oncle Picsou vit-il tout seul ? Les filles sont-elles plus disciplinées que les garçons devant un pot de fleurs ?

Je ne vais pas vous décrire les expériences en question mais sachez que c'est écrit de façon simple, ce n'est pas jargonnant ni planant, et ça peut parler à chacun puisque cela part de comportements classiques chez l'être humain. Bien entendu, c'est un livre à lire à petites doses, à feuilleter selon ses intérêts plus qu'à engloutir d'une traite. 

vendredi 7 avril 2017

Je résiste aux personnalités toxiques (et autres casse-pieds)

Ce petit manuel souriant de psychologie de Christophe André et Muzo décline sept personnalités difficiles à supporter : les narcissiques, les négativistes, les paranos, les histrioniques, les hyperactifs, les pervers et les passifs-agressifs. Vous croyez qu'ils s'acharnent contre vous ? Ne seriez-vous pas un peu parano ?

A travers des bd et des descriptions d'attitudes récurrentes des différents profils, le psychiatre et le dessinateur nous présentent avec humour tous ces casse-pieds. Ils nous donnent des clés pour les repérer et pour survivre à leur sale caractère.

Bien vu, accessible et sympa, voilà qui me permet de mettre des mots sur des comportements. A voir si je parviens à désamorcer les situations explosives car cela reste très basique et pas très scientifique.


lundi 3 avril 2017

Belle de jour

Gervex, Rolla, 1878
J'ai beaucoup aimé ce roman de Joseph Kessel. J'ai eu l'impression de lire une autre version de La petite dame de la grande maison. Ni pour les lieux, ni pour le thème, mais pour cette question de l'attirance sensuelle, au-delà de l'amour.

Séverine et Pierre Sérizy forment un joli couple. Il admire sa force et son énergie, elle est fascinée par son intelligence et sa douceur. Tout semble rouler. Mais dans la chambre conjugale, Pierre déplore la frigidité de son épouse. 
"Il met le goût de la chair jusque dans la folie et la mort. Et il n'y a pas d'art plus contagieux que le charnel. Tu n'es pas de mon avis ?
Comme elle tardait à répondre, il reprit pensivement :
-Tu ne peux pas savoir, c'est vrai".

Après une longue maladie, Séverine regoûte au monde. Elle vit de mondanités : diners, robes et promenades avec ses amies. C'est avec Renée qu'elle entend parler d'une jeune femme, Henriette, qui se rend dans des maisons de rendez-vous. Cela la trouble profondément.

Dans son entourage, elle est gênée par Husson, un ami de Pierre, qui aime la perversité, les jeux psychologiques. Lui, l'observe comme un petit animal curieux, endormi, qu'il cherche à stimuler. Mais il n'a pas vraiment besoin de le faire car Séverine est obsédée par cette idée des maisons de rendez-vous, à tel point qu'elle se rend dans l'une d'elles. Elle y sera connue comme Belle de jour. Et commence la découverte de la chair. Et le goût de l'avilissement, des ordres, de la brutalité. Et bientôt le plaisir charnel. 

Divisée entre ses sentiments pour Pierre et l'appel de ses sens, Séverine marche sur une corde raide. Et oscille entre l’apaisement et l'inquiétude d'être découverte, d'être entrainée toujours plus loin de sa vie bien rangée.

Est-ce par amour ou par haine des femmes et de la chair que Kessel écrit ce roman ? Avec ce roman, Kessel explore les tensions entre les sentiments et les sens, entre la tête, le cœur et le corps. Il crée une héroïne fascinante de naïveté et la suit le long de son apprentissage du corps, avec plus de bienveillance qu'Husson. L'engrenage qu'il nous présente est prenant pour le lecteur qui accompagne Séverine jusqu'à l'abime. 


mercredi 29 mars 2017

Le rosier de Madame Husson

Voilà très longtemps que je n'avais lu des nouvelles de Maupassant. Je me rappelle les dévorer au collège, empruntant sans cesse les volumes de la bibliothèque municipale. Et puis à nouveau en prépa. Et depuis, rien ou très peu. 


Et pourtant, c'est toujours agréable une excursion avec Maupassant. Qu'elle soit à Paris ou en province, comme dans ce recueil, on y croise toujours des personnages intéressants, amusants, en proie à un problème. Je ne suis cependant pas certaine de vous recommander cette lecture, car bien qu'agréable, elle m'a paru assez banale quoi que pleine d'humour et de situations cocasses.

Le Rosier de madame Husson. Histoire d'un jeune homme que l'on couronne du prix de la vertu.
Un échec. Repérage d'une jeune femme à séduire lors d'un voyage... et déconvenue.
Enragée ? Craintes d'une jeune femme lors de son voyage de noces.
Le Modèle. Pourquoi ce peintre célèbre a-t-il épousé une harpie ?
La Baronne. La baronne Samoris cherche un ami, par le biais d'une oeuvre d'art...
Une vente. Deux hommes sont jugés pour avoir tenté de tuer l'épouse de l'un d'eux. Une histoire d'ivrognes sympathique.
L'Assassin. Un garçon très droit découvre que sa femme le trompe.
La Martine. Benoist tombe amoureux de la Martine. Qui l'aime aussi beaucoup !
Une soirée. Un militaire cherche un bordel pour se distraire dans une triste ville de province.
La Confession. Un militaire trompe sa femme un soir d'ivresse, et ne le supporte pas.
Divorce. Se marier sur petites annonces, n'est-ce pas risqué ?
La Revanche. Quand un divorcé recroise son ex-femme et la trouve finalement pas mal.
L'Odyssée d'une fille. Triste histoire d'une fille travailleuse et naive dont les hommes abusent.
La Fenêtre. Mr de Brives et Mme de Jadelle vont-ils se marier ? Pour le tester, la jeune veuve l'invite chez elle et le met sous surveillance !


lundi 27 mars 2017

Du bon usage de la lenteur

Ce livre de Pierre Sansot trainait sur ma LAL depuis un bout de temps. Comme je sens que tout va trop vite pour moi en ce moment, j'ai pris un peu de temps pour le lire, cherchant à ramener un rythme moins fou dans ma vie. Mais à vrai dire, j'ai l'impression que l'auteur nous parle d'un temps perdu, un temps où l'on prend le temps, un temps sans les sollicitations constantes d'internet et des smartphones, un temps plus apaisé, plus choisi. Pour vous faire entrer un peu dans ce texte, commençons par des citations : 

"Ce qui est nouveau, c'est que l'agir (qui dépasse les frontières du travail) apparait aujourd'hui comme une valeur supérieure, comme si, faute d'agir, un individu s'exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent ou qui prient, qui aiment silencieusement ou se contentent du plaisir d'exister, dérangent et sont stigmatisés".
"Prier, c'est comme emprunter dans les ténèbres un chemin sans raison et espérer qu'une faible lumière nous assurera que nous ne nous sommes pas égarés"
"L'avoir, le pouvoir, le valoir inquiéteraient chacun d'entre nous. L'avoir parce que la possession nous met à l'abri du besoin et qu'il étoffe notre identité. Mais nous pouvons aussi nous dispenser d'exister par nous-mêmes quand nos biens semblent répondre pour nous et c'est souvent en exploitant nos semblables que nous augmentons notre capital. Le pouvoir. L'homme est un "je peux", un ensemble de capacités sensori-motrices ou intellectuelles. Le monde cesse de m'être étranger, voire hostile, quand je le maitrise. Seulement, notre liberté se heurte à d'autres libertés et nous croyons que notre choix se limite à soumettre ou à être soumis. La servitude de quelques-uns de nos semblables nous assurerait de notre pouvoir. Le valoir. La faveur dont nous jouissons auprès des autres hommes authentifie notre réussite, notre excellence. De là, nos tentatives pour séduire, corrompre, nous imposer, et l'idée que notre être se confond avec l'image que l'on a de nous. Ces analyses montrent qu'il existe un effet d'entrainement auquel il est difficile de résister. Je suis sans cesse tenté d'avoir plus, de pouvoir davantage, de valoir mieux, et ceci à la suite d'une fragilité affective essentielle à notre condition. La modération, attitude de fermeté, de vigilance, de résistance à l'égard de notre pathos, peut seule nous détourner de la folie et de la barbarie. Quand l'homme est habité par une légitime ambition, il lui faut souvent chasser les mauvais démons qui l'assaillent. Il est vrai qu'il existe des attitudes plus nobles. Si j'étais sûr de ma valeur, je n'accumulerait pas les signes de distinction sociale. Si je m'appréhendais comme une liberté entière et indéfectible, je ne chercherais pas à asservir les autres. Nous évoquerions la sainteté au regard de laquelle les marques de la réussite sont peu de chose, la générosité qui me donne la conscience d'être libre et d'avoir à respecter la liberté des autres pour entamer avec eux un dialogue d'égal à égal. Seulement, notre condition ordinaire passe par des compromis, des luttes gagnées ou perdues, des libertés octroyées puis refusées."
Paraguay, Santa Rita
"La conversion en matière de religion, d'art, de philosophie opère avec la même brutalité, même si elle n'est pas l'effet d'une stratégie. Comment un renversement radical entre l'avant et l'après pourrait-il se produire s'il n'y avait pas une dévaluation totale et au fond injustifiable de ce qui auparavant nous tenait à coeur ? Désormais Dieu et non point les biens de la terre, désormais le ravissement esthétique et non point la frivolité des voluptés ordinaires. Désormais la recherche ardue des fondements, du fondamental et non point des à-peu-près de ce qui est le plus probable".
"Un homme libre c'est un individu qui prend conscience des nécessités qui pèsent sur lui et qui tente de les contrarier, ou mieux, de les utiliser pour s'épanouir. Il se trouve que l'aliénation par le travail n'est pas seule à entraver la destinée d'une personne ou d'un pays. Elle peut-être dépossédée d'elle-même en ce qui concerne sa parole, ses désirs, par toutes sortes de confiscations, de manipulations, par une idéologie diffuse dont il faut se départir. La culture n'est pas un luxe, un divertissement comme on l'a souvent répété, mais une tâche pour être soi-même et pour que les autres deviennent eux-mêmes. Elle n'est pas seulement un ensemble de biens dont nous disposerons pour notre plus grand bonheur. Elle nous engage dans un processus de création, soit pour inventer par nous-mêmes, soit pour accueillir, achevant ce qui nous est proposé".
"Cette entreprise culturelle chercherait-elle à contrôler, à identifier, à pourvoir d'un statut, à occuper des hommes, et cela de leur prime enfance à leur vieillesse, ce qui constituerait une prise en charge, sinon une prise en main, elle aussi sans précédent, d'une population tout entière ?"
"Ces observations ne mettent pas en cause toute forme de politique culturelle. Elles nous incitent à être moins optimistes et nous laissent entendre que nous nous y prenons mal en dirigeant outrageusement nos projecteurs sur quelques phénomènes spectaculaires, en mesurant les progrès de la culture au nombre de ceux qui, prétend-on, y accèdent, en travaillant dans l'urgence, la précipitation, en bourrant les programmes, en cédant à cet acharnement que nous avons mis à exploiter la terre, en multipliant les festivals - et non point en nous montrant plus modestes, en pactisant avec les lenteurs de la durée sociale et la diversité des trajets individuels, en faisant sa part au silence, à la solitude, au retrait"
J'ai bien sûr trouvé un intérêt plus grand à lire le chapitre sur "La fébrilité culturelle", un thème qui me travaille depuis des années. Pourquoi tant d'événementiel, d'expos qui se ressemblent, de marketing dans la culture alors qu'elle pourrait irriguer toute notre société, nous aider à mieux vivre ensemble, à nous rencontrer, à nous épanouir... Qu'elle est bien plus centrale qu'un simple loisir et qu'elle vaut bien plus que tout ce que les bradeurs de culture veulent nous faire croire. 

Mais j'ai aussi beaucoup aimé la première partie de l'essai, "Pour parer aux empressements du temps" avec des chapitres sur l'ennui, flâner, attendre, écrire etc. J'ai eu l'impression de redécouvrir un monde qui, bien que pressé, sait prendre son temps, a de la place pour l'imprévu, ne se gave pas de sorties, de conférences, de cours de sport, d'apéros, de séries, de divertissements qui ne nourrissent pas.

Une lecture intéressante donc, mais qui semble quasi inaccessible, comme si l'accélération et l'emballement du monde ne pouvait que se poursuivre, plus vite. Et que le ralentissement était impossible.

lundi 20 mars 2017

Le Puits

J'avais lu pas mal d'avis sur Le Puits d'Ivan Repila sur les blogs. J'ai notamment souvenir d'un billet d'Yspaddaden. De la tête de gondole dans ma bibliothèque, il a rejoint mon sac à main. Et il a été lu en une soirée.

Pour ceux qui auraient raté les autres billets, c'est l'histoire de deux frères, le Grand et le Petit. On les rencontre au fond d'un puits. On est à la fois dans la caverne ou dans la grotte. On ignore comment les frères sont arrivés là. Ils élaborent des stratégies pour tenter d'en sortir. C'est surtout le Grand qui bosse. Il se muscle, il gère la nourriture, il réchauffe le Petit. Mais la tension s'installe vite. Le Petit a des idées bizarres, n'a pas envie de respecter les règles, est faible, malade, sombre dans la folie, dans le mutisme... Et les idées de cannibalisme, de violence, de sacrifice, de suicide et de trahison couvent. Sans parler des loups qui veulent dévorer les prisonniers, des personnes qui observent les frères dans la nuit.

Brr, ça fait froid dans le dos.

Aux allures de conte cruel, ce court roman à la fois très réaliste et hautement symbolique m'a laissée perplexe. Que veut on nous dire avec cette histoire ? Quel symbole voir dans ce puits, dans cette mère absente ? Et dans les deux frères avec leurs rapports de force ? Certes, je reconnais Grimm, Platon et la Genèse, mais après ? 

Source de la Douix