jeudi 18 juin 2015

Orlando

Ah ce mois anglais... Il me permet de redécouvrir des trésors dans ma PAL. Virginia Woolf, c'est une de mes grandes découvertes récentes. Je pensais que j'allais détester. En fait, je suis fan. Avec Orlando, ça a été la surprise complète. Je ne m'attendais pas du tout à ce personnage traversant les siècles.

Picasso, femme miroirNous rencontrons Orlando, jeune noble, sous le règne d'Elizabeth Ie. Beau et charmant, il s'adonne aux plaisirs de la vie (et à l'écriture, thème qui parcourt tout le roman). Il se découvre des passions : passion pour l'amour avec Sasha, passion pour les lettres, passion pour les beaux objets, pour la nature, pour l'ailleurs... mais jamais cette passion ne semble assouvir ses désirs profonds. Recherchant un sens et un goût pour la vie, Orlando oscille entre joies et désespoirs. Et les siècles passent, et le décor change, et lui-même (ou elle-même) évolue jusqu'au XXe siècle. Bien qu'éternellement jeune, le temps autour de lui ne cesse d'accélérer jusqu'à cette journée de 1928 traversée au grand galop ! Orlando, c'est aussi l'histoire d'un personnage qui, s'endormant homme, se réveille femme ; d'un anglais qui file en Turquie à l'époque des turqueries ; d'un écrivain toujours en recherche du vers idéal, retravaillant le même poème durant quatre siècles.

Ce que j'ai aimé dans ce roman, ce sont à la fois les thèmes abordés par Virginia Woolf (l'écriture et le sens de la vie) et son style. On y retrouve sa quête du mot juste, de l'expression qui traduira le mieux une pensée. Tout est extrêmement sensible dans son écriture. Mais c'est aussi un roman plein de fantaisie avec des changements climatiques exceptionnels, des travers ironiquement épinglés, des situations bouffonnes... L'ensemble est absolument saisissant. Pour moi, c'est un vrai coup de cœur !

Voici quelques extraits pour vous faire sentir l'humour de ce roman. Jouant à la biographe, Virginia Woolf excelle ici dans les analyses et les incises !

"Il s'essayait à décrire - comme tous les jeunes poètes sempiternellement s'y essayent - la nature et, afin de rendre précisément une nuance de vert, il fit preuve de plus d'audace que la majorité et regarda la chose elle-même, qui se trouvait être un buisson de laurier poussant sous sa fenêtre. Après quoi, il fut incapable, comme de juste, d'écrire un mot de plus. Le vert de la nature est une chose, et une autre le vert en littérature. La nature et les lettres semblent entretenir une antipathie naturelle : mettez-les en contact et elles s'entre-déchirent".

"La violence du gel fut telle qu'il s'ensuivit parfois une sorte de pétrification, et l'on attribua communément le surcroît remarquable de rochers dans le Derbyshire, non pas à une éruption (il n'y en eut pas), mais à la solidification de quelques malheureux voyageurs très littéralement mués en pierres. L'Eglise ne put offrir que de maigres secours en l’occurrence : quelques propriétaires firent bien bénir ces reliques, mais, pour la plupart, ils préférèrent les transformer en bornes, y faire gratter leurs moutons ou bien encore, quand la forme s'y prêtait, en faire des abreuvoirs - usages qu'elles ont admirablement remplis dans l'ensemble jusqu'à ce jour".

"Nous sommes donc amenés à conclure que la haute société est comme ces breuvages brûlants que servent à Noël les maîtresses de maison avisées : ils ne sont bons que si l'on sait mélanger et remuer convenablement une douzaine d'ingrédients différents. Enlevez Lord O., Lord A., Lord C. ou Mr M. Séparément, chacun n'est rien ; mais ensemble, ils se combinent pour exhaler la saveur la plus enivrante, le parfum le plus séduisant. C'est pourquoi l'on peut dire tout à la fois que la société est tout et qu'elle n'est rien. La société est la concoction la plus puissante du monde et la société n'a pas la moindre réalité. Seuls les poètes et les romanciers peuvent traiter avec de tels monstres ; leurs livres sont gros jusqu'à l'énormité de tels sujets vaseux ; et nous sommes heureux de les leur laisser, avec la meilleur grâce du monde".

"C'est la vérité qui nous anéantit. La vie est un rêve : nous réveiller, c'est nous assassiner"

"Après vingt minutes, le corps et l'esprit ressemblaient à des lambeaux de papier déchiré s'échappant d'un sac et, en vérité, il y a tellement de points communs entre le fait de sortir de Londres aussi vite que possible au volant de sa voiture, et l'émiettement de l'identité qui précède l'inconscience et peut-être la mort elle-même, que la question de savoir si Orlando pouvait passer pour vivante en cet instant présent, ne saurait trouver de réponse. Pour tout dire, Orlando semblant une personne totalement démembrée, nous aurions cessé de faire d'elle le moindre cas"

"Elle se mit à changer de moi aussi vite qu'elle conduisait - un nouveau surgissait à chaque tournant -, ce qui se produit inexplicablement quand le moi conscient, qui est prédominant et possède le pouvoir de désirer, souhaite n'être rien qu'un moi unique"

 

11 commentaires:

  1. il est aussi dans ma PAL, je l'en sortirai un jour!

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  2. Bonjour Praline, je n'ai pas lu ce livre mais je te conseille l'adaptation qu'en a faite Sally Potter avec Tilda Swinton en 1992: superbe visuellement et une histoire intelligente. Bonne après-midi.

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    1. Oh, Tilda Swinton doit être parfaite dans ce rôle ! Merci pour le conseil

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  3. J'avais abandonné ce roman mais je ne me rappelle plus pour quelle raison. je le reprendrai peut-être mais là je suis plongée dans ses essais et je préfère le style de ses articles que de ses romans.

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    1. Je n'ai pas lu ses essais. Plein de belles lectures en vue !

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  4. Extraordinaire roman ! Plein de verve, d'ironie et de poésie. Du grand Woolf !

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  5. j'ai été plus mitigée que toi sur cet opus de Woolf ; qu'elle écrivit au plus fort de son amitié amoureuse avec Vita Sackville West , dont Orlando se veut le portrait litttéraire en quelque sorte. Je suis plongée dans leur correspondance , c'est passionnant !

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  6. Oh j'avais retenu la citation sur le vert, je l'avais trouvé éblouissante jusque dans la tendre moquerie des jeunes poètes ;)

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